Bilan

«Le monde actuel vit une crise de leadership»

Selon Marc Benioff, CEO de Salesforce, «le monde actuel vit une crise de leadership». Dans un débat sur l'avenir de la technologie, lui et les autres intervenants ont rappelé la place de l'humain dans l'économie digitale au XXIe siècle.
  • Replacer l'intérêt de l'humain au coeur de l'innovation technologique: voici le thème d'un des derniers débats du WEF 2016 à Davos.

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  • La robotique n'est pas un phénomène nouveau: de nombreux secteurs de l'industrie manufacturière sont déjà touchés, comme la construction automobile.

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  • La mise au point de robots de plus en plus perfectionnés fait craindre à certains de profondes et douloureuses mutations sur le marché du travail.

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  • Pour Mac R. Benioff, la société actuelle traverse une crise de leadership et non une crise technologique.

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  • Pour Maurice Levy, les entrepreneurs peuvent s'engager dans des stratégies de long-terme, mais ils doivent avoir le soutien de leurs actionnaires pour endurer d'éventuelles pertes dans un premier temps.

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Cette édition 2016 du World Economic Forum de Davos s'est largement focalisée sur l'innovation technologique, le secteur digital, la 4e révolution industrielle, les robots,... Mais si l'une des thématiques a été l'emploi au terme de ces bouleversements, restait plus globalement à voir quelle place serait accordée à l'être humain dans cette nouvelle société qui se dessine. C'est le sujet auquel se sont attaqués plusieurs conférenciers le dernier jour du WEF, avec une table ronde intitulée: «Le futur de la croissance, conduite par la technologie, centrée sur l'humain».

Le choix de cette thématique en lui-même témoigne d'une inquiétude ressentie par certains: que le progrès technologique se limite à une course à la performance en oubliant de mettre celle-ci au service de l'être humain. Ainsi, pour Sharan Burrow, secrétaire générale de  l'International Trade Union Confederation (ITUC), «La technologie n'est pas distribuée de manière équitable à travers le monde, socialement et géographiquement». Et de citer des exemples au Bangladesh notamment où des ouvriers fabriquent des objets issus de la recherche technologique de pointe sans pouvoir y avoir accès.

«Nous avons besoin de visions fortes»

Faillite de la 4e révolution industrielle qui a été conçue et développée sur les campus occidentaux et ne profite qu'à la Silicon Valley, aux élites européennes et nord-américaines et à quelques tycoons asiatiques? Pas selon Marc R. Benioff, CEO de Salesforce. Pour le dirigeant de l'entreprise leader de l'édition de logiciels, «Nous ne vivons pas une crise technologique, mais une crise de leadership: nous avons besoin de visions fortes qui ne sont pas portées par les dirigeants actuels».

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Il accuse notamment les gouvernants de ne pas être à la hauteur des enjeux et de repousser sans cesse les décisions cruciales. «C'est aux leaders politiques de réaliser que la technologie avance et qu'ils doivent adapter le système qui ne fonctionne plus tel qu'il a été conçu voici plusieurs décennies», assène-t-il.

Une réticence à opérer les choix stratégiques que constate également Maurice Levy. Le CEO de Publicis en veut pour preuve la frilosité des dirigeants au cours de la décennie écoulée: «La crise financière qui nous a frappés en 2008 n'est pas terminée: toutes les décisions n'ont pas été prises par ceux qui nous gouvernent». A force de craindre de prendre des décisions impopulaires, ils n'osent pas effectuer certains choix cruciaux et prolongent ainsi une situation défavorable à de nombreuses personnes.

L'un des cas précis de situation défavorable à de nombreux êtres humains par la faute de l'absence de décisions des dirigeants est celui de l'usage des données de l'économie digitale. «Nous avertissons depuis 20 ans des enjeux des datas, les leaders politiques s'effraient aujourd'hui des effets», déplore-t-il. Pour Maurice Levy, cette question de l'usage des données implique plusieurs débats: «Déjà, les Etats européens sont très inquiets de voir que trois ou quatre entreprises américaines détiennent les datas. Mais ensuite, il y a la question de la propriété: On sait qui vend les datas, mais la question se pose de savoir à qui elles appartiennent: aux entreprises ou aux êtres humains?»

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Pour protéger les humains et les remettre au coeur de la problématique de la croissance et de l'innovation, chaque acteur devra jouer son rôle. Marc R. Benioff admet sans problème que les entreprises ont un rôle social et explique avoir mis en oeuvre certaines mesures visant à intégrer son entreprise dans la société, comme des plages horaires prises sur le temps de travail et rémunérées pour du bénévolat associatif. «Il y a des rues de San Francisco où la pauvreté est aussi grave que dans les pays les plus pauvres au monde: on ne peut pas rester indifférent face à ces situations quand on a son siège social dans cette ville», argumente le CEO de Salesforce.

Repenser l'éducation et la formation

Mais quel sera le rôle de l'Etat pour redonner à l'humain la place centrale? «Un domaine où les leaders politiques peuvent jouer leur rôle, c'est de repenser l'éducation et la formation pour donner à chacun toutes ses chances de retrouver sa place dans la société via le marché du travail», esquisse Erik Brynjolfsson, spécialiste du digital au sein du MIT de Boston. Par ce biais, il entend «mettre l'accent sur la création de nouveaux jobs plutôt que protéger ceux voués à disparaître». Et quand on parle d'innovation, il est convaincu que cela rime davantage avec création qu'avec destruction dans le domaine de l'emploi: «La technologie est un outil, non une menace pour l'emploi: tout va dépendre de la manière dont on l'utilise».

Du côté de tous les intervenants, c'est donc la question des choix des dirigeants qui est déterminante pour évaluer l'impact de l'innovation sur l'emploi et la direction que peut prendre. Et si tous s'accordent à dire que notre société traverse une crise de leadership surtout politique, plusieurs reconnaissent aussi qu'il faut de l'audace du côté des entrepreneurs pour diriger durablement un grand groupe: «Il est malheureusement plus simple aujourd'hui de faire du profit en acquérant des concurrents qu'en investissant», déplore Maurice Levy. Pourtant, «Une vision de long-terme, c'est faire des choix en sachant que les résultats de court-terme peuvent être mauvais», ajoute-t-il. Et de citer son cas, où des choix ambitieux mais de long-terme ont conduit ces derniers mois à une chute des cours du titre. Un recul qu'il assume, «car ce sont des décisions qui porteront du sens et des fruits dans plusieurs années». Une stratégie qu'il a pu mener grâce au soutien de son conseil d'administration qui a accepté que le groupe subisse une période tourmentée à court terme avant de voir les fruits de cette politique à plus long terme.

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Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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