Bilan

«Le miracle suisse s’explique par son énergie démocratique»

Stéphane Garelli publie son 25e rapport sur la compétitivité des États. Le professeur à l’IMD explique pourquoi les économistes doivent faire le deuil des modèles.
  • Stéphane Garelli enseigne aussi à HEC Lausanne et publie des chroniques dans Bilan. Crédits: François Wavre/Rezo
  • Le président de la Mongolie Tsakhiagiin Elbegdorj avec le rapport sur son pays en février 2013. Crédits: Dr
  • Stéphane Garelli (à gauche) en 2009, avec l’ancien premier ministre de Thaïlande Abhisit Vejjajiva. Crédits: Dr

La compétitivité est un des thèmes les plus actuels qui soient. Les économies européennes qui dégringolent souffrent d’un manque terrible de ce composant qui fait la force d’autres nations comme les Etats-Unis, Singapour et la Chine, par exemple.

Désormais banalisé, le terme de compétitivité recouvre aussi une véritable aventure intellectuelle qui a bouleversé la conception même des sciences économiques. Comment en effet faire apparaître le dynamisme des pays dans un classement afin de permettre à ces derniers d’utiliser ce diagnostic pour créer leurs propres conditions de prospérité?

Stéphane Garelli poursuit ce travail depuis désormais vingt-cinq ans avec le classement annuel de la compétitivité des Etats de l’IMD. Rencontre avec le pape (ce n’est désormais plus un gros mot) du domaine.

Comment est né le rapport sur la compétitivité des Etats?

Les prémices du rapport qui fête ses 25 ans cette année ont commencé au World Economic Forum dont j’étais alors directeur général. Le WEF a poursuivi son propre rapport qui se base sur la force de relations publiques de cette institution et moi j’ai rejoint l’IMD avec l’idée d’avoir une approche plus académique de la compétitivité. 

La notion elle-même a-t-elle tout de suite emballé les économistes?

Il y avait deux types de réactions à l’époque. Pour certains économistes, la compétitivité ne devait s’envisager que sous l’angle des exportations. Pourtant un pays comme l’Irlande comptait alors parmi les plus compétitifs sans rien exporter. D’autres, à l’instar du Prix Nobel Paul Krugman, assimilaient la notion à celle de productivité et ne voyaient pas alors que cela recouvrait beaucoup plus que cela. Par exemple la qualité des administrations d’un pays ou son système de valeurs. Max Weber avait vu, lui, cela dès 1904!

Quelle serait alors la bonne définition de la compétitivité?

C’est l’ensemble des ressources et compétences d’un Etat pour gagner en prospérité. Prenez le recordman du monde du 100  mètres Usain Bolt. Certes, c’est l’athlète qui court le plus vite mais il a aussi bénéficié d’un excellent coach, d’un stade pour s’entraîner, de matériel pour se préparer, etc. Il existe un ensemble de compétences et de ressources à gérer qui permettent de gagner. Un Etat qui réussit a une bonne gestion de la technologie mais aussi un bon système d’éducation. Bref, nous avons pris le grand angle pour voir l’économie de manière beaucoup plus générale que ce qui nous avait été enseigné.

Quand j’étais étudiant, mes excellents professeurs à l’Uni de Lausanne n’envisageaient la matière que sous l’angle du budget, de la balance commerciale et des taux d’intérêt. Nous avons ouvert le champ d’étude.

 

Quelle méthodologie appliquez-vous?

Le rapport compte 330 critères et couvre 60 pays. Nous nous appuyons sur 55 instituts nationaux dans le monde. A la fin, nous délivrons un GPS aux Etats: cela leur permet de savoir où ils en sont dans la gestion de leurs ressources. Attention, cela permet de savoir d’où vous venez mais pas où vous allez car le rapport n’a pas l’ambition d’être prédictif. C’est une simple aide à la décision.

Pourquoi?

Nous faisons tous l’erreur au moins une fois d’arriver dans un pays et les gens qui vous accueillent vous demandent ce que vous feriez à leur place. Généralement, vous donnez votre avis et vous êtes immédiatement descendu en flammes car vous ne connaissez rien aux spécificités locales! Notre classement, lui, ne prétend pas donner un modèle universel de compétitivité. Le plus beau de cette affaire, c’est finalement qu’il n’existe pas un seul modèle, mais une multiplicité de manières de bien gérer un Etat. 

Dans quel but les pays utilisent-ils le rapport?

Tout d’abord pour évaluer leur capacité à gérer leurs ressources et compétences, ensuite pour se comparer sur un domaine précis (par exemple la gestion des technologies par les entreprises) et enfin pour définir une feuille de route et ses objectifs. Nous faisons aussi des études spécifiques pour les Etats ou des régions qui le souhaitent. Ce fut le cas par exemple de l’Arabie saoudite, de la Catalogne en Espagne ou de régions de Malaisie. Pour les Etats, cela revient à faire une bonne salade. Nous leur désignons les meilleurs ingrédients, à eux de faire la sauce selon leur goût.

Comment avez-vous fait pour ne pas apparaître comme le méchant consultant qui donne des leçons aux Etats?

C’est là qu’entrent en jeu nos 55 instituts partenaires dans le monde. Quand sort le rapport au printemps, ces derniers publient eux-mêmes un communiqué qui reprend le rapport pour leur pays et l’explique. Ces instituts sont, par exemple, toutes les confédérations patronales. A eux d’expliquer ce que le rapport veut dire dans leur contexte local car nous ne connaissons pas le système de valeurs en place par rapport au gouvernement et à l’opinion publique.

Quels ont été les tops et les flops les plus retentissants?

La France et l’Italie dégringolent depuis de nombreuses années dans le classement, signe que le problème est structurel. D’autres pays ont un comportement plus incertain: un coup, ils progressent, la fois d’après, ils reculent. Cela concerne l’Espagne, l’Irlande et l’Islande, par exemple. Même au sein des pays les plus dynamiques, la compétitivité n’a pas toujours les mêmes caractéristiques. Les habitués de la croissance stable dans notre classement sont la Chine et Singapour.

Pour Taïwan, la Corée du Sud et la Thaïlande, c’est beaucoup plus chahuté. Cela nous apprend à déceler les tendances à long terme. Vous ne mettez pas en place de nouvelles infrastructures ou vous ne réformez pas un système éducatif sur deux à trois ans. Cela ne se retrouve pas dans le PIB qui est donné tous les trois mois. 

La France vous inquiète-t-elle?

Oui, car nous assistons à ce que Durkheim appelait une anomie, c’est-à-dire la fin d’un système de valeurs. Dans l’affaire du mariage homosexuel, par exemple, les catholiques se sont mués en groupe de pression, ce qui veut dire qu’ils se perçoivent désormais comme minoritaires. Nous assistons à une perte complète de repères.

Revenons à l’économie. Pourquoi la discipline fait-elle l’objet d’une telle défiance?

La pire ambition de l’économie a été de vouloir devenir une science, donc de tout calculer. Tous les Prix Nobel, sans exception, s’avèrent être des mathématiciens ou des physiciens. L’un d’eux a même déclaré en recevant son Nobel qu’il en était étonné car il n’avait jamais ouvert un livre d’économie de sa vie! Heureusement, nous nous sommes libérés de l’ambition d’être une science.

Quand vous demandez à des étudiants en économie qui ont planché sur les maths durant leurs premières années d’uni comment sortir la Grèce de son marasme, ils cherchent en vain une équation qui résoudrait le problème. L’économie est une science de réflexion. Même si elle est basée sur des arguments solides, il ne s’agit pas de mécanique. 

 

La gaffe récente de Reinhart et Rogoff vous rend-elle encore plus prudent?

Cela montre qu’il faut utiliser son intelligence en plus des chiffres. Cela dit, il faut aussi que les Etats jouent le jeu en présentant des données solides et fiables. Nos instituts partenaires nous aident beaucoup dans cette quête. Des pays ont été sortis de la liste, comme l’Islande, pendant deux ans avant 2008. Nous n’avions pas eu tort… Mais nous nous sommes aussi fait avoir, comme tout le monde, avec les chiffres grecs.

Quels sont les mauvais exemples actuels dans ce domaine?

J’aimerais plus de données de qualité en provenance d’Afrique. Nous avons des difficultés d’intégrer par exemple l’Egypte et le Nigeria.

L’émergence de nouveaux pays forts économiquement, c’est la grande histoire de ces vingt-cinq dernières années, non?

Certes, mais il faut voir que les BRIC, auxquels peuvent sûrement s’ajouter la Turquie et Singapour, ont une seule chose en commun, c’est le fait d’émerger. Pour le reste, ce sont des pays très différents. Par rapport à 1988, 17 nouveaux Etats ont rejoint le rapport, certains n’existaient tout simplement pas en tant que tels.

Comment évolue la moyenne générale des Etats en termes de compétitivité?

Les pays sont globalement mieux gérés. Mais la différence la plus frappante apparaît lorsque l’on compare les Etats et les entreprises. Il y a 36 000 milliards de dollars de dettes dans les Etats de l’OCDE, essentiellement dans les économies avancées. Par contre, les entreprises regorgent de liquidités: plus de 2450 milliards de dollars en Europe et 2040 milliards de dollars aux Etats-Unis.

Apple, par exemple, vient d’annoncer qu’elle disposait de plus de 145 milliards de dollars de liquidités. Dans les économies émergentes, ce sont au contraire les Etats qui ont l’argent. Le capitalisme d’Etat y est une réalité. Sur les 22 plus grandes compagnies chinoises, 21 sont financées par l’Etat. Les pays émergents investissent de manière importante dans la compétence de la fonction publique. Nous recevons ici à l’IMD des fonctionnaires du monde entier – même quelques Suisses – mais pas de Grande-Bretagne ni de France, par exemple. Il manque souvent d’investissements dans la compétence.

 

Il y a pourtant eu toute cette vague du new public management dans les années 1990?

Oui, et des progrès ont été réalisés, comme en Allemagne et en Suisse. Notez que ce n’est pas simple pour un politicien qui veut faire évoluer son pays. Il ne décide pas, il convainc. C’est pour cela que, la plupart du temps, les chefs d’entreprise ne font pas de bons hommes politiques. L’autre différence, c’est que lorsque le politicien n’est pas réélu, il reste dans le système même s’il est dans l’opposition. Alors que le patron est remercié…

Avez-vous l’ambition de former les politiciens?

C’est l’avenir pour les business schools. En France, par exemple, 27% de la force de travail est dans le secteur public. Mais ce sera la génération suivante qui pourra faire cela.

Comment s’est comportée la Suisse?

De l’intérieur, on se demande toujours comment la Suisse parvient encore à survivre. C’est de l’extérieur que l’on comprend ce qui tient du miracle. Pour moi, cela tient à deux choses. Il y a tout d’abord une incroyable diversité de ressources et compétences. En Suisse, on fabrique à peu près tout sauf des voitures.

Ensuite, la Suisse dispose d’une démocratie très dense. Si dense que nous n’avons pas besoin de leader charismatique car nous disposons d’une incroyable énergie démocratique. Les Français sont plus intelligents que nous mais ils doivent faire face à trop d’énergies contradictoires.

Ce qui s’avère catastrophique pour gérer des compétences et des ressources. Les entreprises ont besoin de prévisibilité. En gros, elles s’adaptent à n’importe quoi du moment où les règles du jeu sont connues. Par exemple, la Chine n’est pas business friendly, mais vous savez où vous allez. L’Inde, elle, va dans toutes les directions.

Faut-il en déduire que rien ne vaut la dictature pour les affaires?

Les dictatures ne sont pas durables. La Tunisie était stable mais nous avions prévenu avant 2010 qu’il fallait observer comment le pays se comporterait sur une période de dix ans. Idem quand le succès d’un pays dépend d’un leader charismatique: une fois que celui-ci n’est plus aux commandes, tout s’effondre.

 

Pourquoi la Suisse n’a-t-elle jamais été première dans votre classement, contrairement à celui du WEF par exemple?

Nous accordons une certaine importance à la taille du pays. Dire que le Luxembourg ou la Suisse sont plus compétitifs que les Etats-Unis me paraît difficile, même si la taille ne suffit pas. Le classement du WEF se base essentiellement sur des sondages d’opinion et une minorité de statistiques «dures». Nous faisons le contraire: deux tiers de statistiques nationales et internationales pour la compétitivité dite «mesurée», et un tiers de sondages d’opinion pour compétitivité dite «perçue». Ce faisant, le WEF peut intégrer plus de pays dans son classement – plus du double que nous – car nous restons les «otages» de bonnes statistiques.

Souvent les Etats regardent ces deux classements et celui encore de la Banque mondiale – qui met par exemple en avant l’efficacité des administrations – afin d’avoir une vision fine de leur compétitivité.
 

Etes-vous pour l’élection du Conseil fédéral par le peuple?

Cela pose plusieurs questions. Quelle est l’importance réelle du Conseil fédéral? Cela ne va-t-il pas créer des tensions? Je suis plutôt pour la mise en place d’une procédure d’impeachment populaire, avec un seuil d’entrée élevé, disons 200 000 signatures récoltées. C’est un droit de regard du peuple sur un dirigeant qui se comporterait mal qui me semble plus subtil qu’une élection qui ne correspond pas à nos habitudes.  

 

Le World Competitiveness Yearbook sera disponible sur www.bilan.ch dès le 30 mai. 

Stéphane Benoit-Godet

<p>Rédacteur en chef du Temps, (ex-rédacteur en chef de Bilan)</p>

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Depuis le 1er janvier 2015, Stéphane Benoit-Godet dirige la rédaction du quotidien Le Temps. Il était le rédacteur en chef de Bilan de 2006 à 2015. Auparavant, il a travaillé pour les quotidiens La Tribune de Genève et Le Temps 1998-2003), journal dont il a dirigé la rubrique économique (fin 2000 à mi-2003). Juriste de formation, Stéphane a fait ses études en France à l'Université d'Aix-Marseille III. 

 

 

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