Bilan

«Le GIEC a pris en compte les critiques»

Le GIEC publiera son prochain rapport le 27 septembre. Professeur de physique du climat, Thomas Stocker explique comment les risques de «Climategate» ont été écartés.
Thomas Stocker enseigne la physique du climat à l’Université de Berne. Crédits: Yann Mingard

La divulgation du premier tome du 5e rapport du Groupe intergouvernemental sur le changement climatique (GIEC) le 27 septembre prochain à Stockholm va-t-elle rouvrir la guerre de religion sur la question du réchauffement climatique? Codirecteur du groupe sur les bases physiques du réchauffement, Thomas Stocker a accepté de répondre aux questions climatosceptiques de Bilan.

Le rapport du GIEC de 2007 a été suivi par le «Climategate» et l’«Himalayagate», qui ont entamé sa crédibilité. Qu’est-ce qui garantit qu’il n’y aura pas de nouveaux dérapages avec le 5e rapport?

Je vous rappelle que le 4e rapport avait été d’abord très bien accueilli avec un Prix Nobel de la paix pour le GIEC en 2007. Le Climategate a démarré quatre semaines avant le Sommet de Copenhague, comme par hasard. Depuis, cette série d’échanges de mails qui avaient été jugés ambigus est apparue pour ce qu’elle était: du simple langage de travail. Quant à l’Himalayagate, c’est une regrettable erreur, mais la publication du rapport a précisément permis de la corriger.

Ne fallait-il pas réformer la gouvernance du GIEC dans la foulée?

C’est ce qui a été fait. La procédure permet désormais à n’importe quelle personne, soit expert, soit même amateur, de se connecter et de rapporter des erreurs. Ces remarques sont soigneusement examinées et nous déterminons si ces allégations sont justifiées. Le premier tome de ce 5e rapport est basé sur plus de 9600 articles scientifiques. Ces derniers ont fait l’objet de 54 677 commentaires au travers de relecture par des pairs scientifiques. A cette échelle de contrôle, c’est une entreprise unique dans l’histoire.

Le professeur Michael Mann, de l’Université de Pennsylvanie, a laissé entendre que les experts du GIEC redoutent de publier des conclusions trop brutales braquant les opinions. La négociation sur le rapport final ne risque-t-elle pas de trahir la vérité scientifique pour obtenir un accord politiquement acceptable?

Non. Ma tâche est de livrer un rapport établi sur les meilleures bases scientifiques. Cette négociation ne porte pas sur la science. Il s’agit de se mettre d’accord sur un langage qui soit aussi clair que possible pour le public. En particulier, nous utilisons un langage qui tient compte de l’incertitude.

De même, les données statistiques ont dû être unifiées au sein du groupe. Enfin, chaque gouvernement peut avoir sa propre interprétation et il est donc nécessaire de parvenir à un consensus. Il peut y avoir des changements dans la manière dont sont exprimés les faits, mais ces derniers restent scientifiquement fondés.

Ce processus signifie-t-il que les climatosceptiques ont pu faire entendre leurs voix?

Si ce sont des scientifiques ou des experts reconnus comme tels, oui. Nous avions d’ailleurs invité un certain nombre de nos collègues américains, mais ils ont décliné. Ensuite vous avez des gens qui ne se soumettent pas à la rigueur scientifique. Ils publient des livres ou s’expriment dans les médias mais refusent le filtre des publications dont le sérieux est contrôlé. Demandez-vous pourquoi ils ne le font pas?

A l’inverse, les critiques parfois extrêmement vives de ceux qui ont accepté un fonctionnement de relecture – qui est à la base même de la science – ont été prises en compte.

La crédibilité du GIEC n’est-elle pas aussi remise en cause parce que depuis quinze ans le climat ne se réchauffe plus?

La nature est parfois plus complexe qu’on veut le croire. L’augmentation presque constante des températures entre 1970 et 1998 nous a voilé la variabilité naturelle du climat. En particulier, les océans n’absorbent pas la chaleur de manière constante et le rôle des nuages et des aérosols était difficile à mesurer.

Mais nous progressons, que ce soit dans l’observation mais aussi dans la modélisation. Le 4e rapport se concentrait sur des projections pour la seconde moitié du siècle. Maintenant, nous allons en avoir pour 2035 parce que les modèles s’affinent.

Certes, mais les gouvernements doivent prendre des décisions sur la base de ces projections. Est-ce possible s’il reste des incertitudes?

C’est la raison pour laquelle le GIEC évalue aussi pour la première fois ce que signifierait d’adopter des objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre. A la fin, si ce ne sont pas les scientifiques qui peuvent fournir la meilleure information possible, qui d’autres? 

 

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

Du même auteur:

«Le prochain président relèvera les impôts»
Dubaï défie la crise financière. Jusqu'à quand'

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."