Bilan

«Le consensus sur la culture s’est fissuré»

Pour le ministre genevois de la culture Sami Kanaan, les partenariats public-privé doivent être encouragés, sans remplacer les budgets publics.

Pour Sami Kanaan, la RIE III pourrait encourager des entreprises à se muer en potentiels mécènes et sponsors de la culture.

Crédits: Laurent Guiraud/TDG

Fin février, les citoyens de la ville de Genève refusaient à 54,34% des voix le projet de rénovation du Musée d’art et d’histoire (MAH). La Ville se retrouvait à la case départ; il fallait nommer un groupe d’experts, négocier avec les opposants, pour espérer aboutir avec un bâtiment rénové d’ici 10 ans. 

Tirant les leçon de cet épisode Sami Kanaan, le ministre genevois de la culture et du sport a donc décidé, comme annoncé le 20 juin, de relancer un nouveau projet pour le MAH, en recentrant d’abord la réflexion sur le musée lui-même, son identité, ses missions et sa place au cœur de la Cité. Une commission externe a été nommée, co-présidée par Jacques Hainard et Roger Mayou. Elle est chargée de proposer un projet muséal d’ici une année et demi, permettant de lancer un concours d’architecture international.

Au-delà, c’est le budget de la culture qui occupe Sami Kanaan. «Le consensus autour de la politique culturelle s’est fissuré», observe-t-il. La bataille pour le budget a marqué cette année, alors que la droite y a opéré des coupes. «La culture est pourtant bénéficiaire, souligne le magistrat. Cela fait des années que nous dépensons moins que le budget». Mais la droite élargie, majoritaire au municipal, a ponctionné l’enveloppe de la culture ces dernières années.

«Même l’Orchestre de la suisse romande n’a pas échappé aux coupes. On anticipe ainsi la Réforme de la fiscalité des entreprises (RIE III), de manière brutale», estime le magistrat. Le 5 juin, le peuple genevois a refusé à 60% les coupes budgétaires 2016 lors du référendum municipal. Grande liesse chez les associations culturelles et sociales, qui allaient perdre 2% de leurs subventions et 10% pour les fonds généraux destinés aux artistes émergents. Un répit de courte durée pour la culture? Sami Kanaan pense déjà au budget 2017.

Pragmatique, il a décidé, au lendemain du 5 juin, de procéder à un audit – demandé par la droite - de ces mêmes fonds généraux qui venaient d’échapper aux coupes. Il avait initialement accueilli froidement cette idée d’audit, qu’il estimait relever d’un «marquage de territoire» de la droite, unie selon lui «par le fait de couper dans les subventions», et prenant «spécialement la culture pour cible». Mais il avait aussi observé que le domaine du soutien aux artistes émergents et du soutien ponctuel à la création s’était «construit par agrégations successives, sans forcément prendre le temps d’évaluer le dispositif dans son efficacité».

Et surtout, le magistrat est un adepte de la transparence, ce qui se vérifie aussi dans sa vision des partenariats public-privé (PPP): «Je me base sur un code déontologique et aussi sur le bon sens. Le contrat doit être publiable». Et ce, même si cette exigence devait refroidir des mécènes adeptes de discrétion. Pour le ministre de la culture, les partenariats public-privé sont une bonne chose, mais il leur manque un cadre éthique juridique clair. «Il y a le mécénat classique (donation), mais aussi des sponsors qui souhaitent des contreparties». Les cas où les partenaires ne déboursent pas de cash peuvent même être plus complexes, selon lui.  

Faire du fundraising?

La tendance est-elle de voir les mécènes se muer en sponsors? «Les meilleurs partenariats sont ceux qui s’inscrivent dans la durée et ne se limitent pas à l’argent», estime Sami Kanaan. Il cite en exemple celui avec Vacheron Constantin sur les métiers d’art, qui vise à valoriser des savoir-faire suisses; mais aussi les Amis du Mamco, qui continuent à financer le Musée d’art contemporain à hauteur de plus de la moitié du budget annuel. Le tournoi de tennis ATP Genève a par ailleurs vécu sa 2e édition avec le soutien de l’Etat et de sponsors privés.

Lever des fonds auprès d’acteurs privés deviendra-t-il une norme? «Est-ce une mission du service public que de faire du fundraising? Cela prendra peut-être plus de place, concède Sami Kanaan. Mais cela ne peut en aucun cas remplacer les budgets publics.» Migros, les Rentes Genevoises, La Mobilière figurent déjà au nombre des sponsors.

«Actuellement, ce sont les institutions culturelles qui se battent à leur niveau pour trouver des sponsors, à leur échelle, et on les y encourage, mais la Ville n’a pas un département de fundraising .»Avec la RIE III, les entreprises verront leur facture fiscale diminuer de moitié. Des mécènes et sponsors potentiels? «Une recherche proactive de partenaires de ce côté pourrait être une bonne chose», estime Sami Kanaan.  

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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