Bilan

«La Suisse doit lancer l’après-dollar en créant un franc or»

Pour Olivier Ledoit, chercheur en économie à l’Université de Zurich, Berne doit lancer une nouvelle monnaie arrimée au métal précieux pour soulager le franc et l’industrie exportatrice.

Bilan Impuissance est un mot souvent entendu pour qualifier la position de la Suisse face au franc fort. Etes-vous d’accord avec cette vision? Olivier Ledoit Non. Un pays comme la Suisse, méthodique, sérieux et décidé, a parfaitement les moyens de trouver des parades à l’appréciation actuelle de sa monnaie. Ceux qui parlent d’impuissance se basent sur les actes entrepris jusqu’ici, notamment par la Banque nationale suisse (BNS). C’est oublier que la situation ne cesse d’évoluer et que l’on a d’abord utilisé les instruments monétaires classiques au début de cette évolution. Nous en sommes aujourd’hui arrivés à un point qui, à mon avis, exige la mise en œuvre d’instruments que l’on pourrait qualifier de plus exotiques.

 B La BNS peut-elle encore se permettre d’intervenir sur les marchés pour lutter contre le renforcement du franc?   OL Justement, malgré son intervention du 10 août dernier et les déclarations de ses responsables selon lesquels ils feront tout ce qui est en leur pouvoir pour contrer l’appréciation du franc, je pense que la marge de manœuvre de la BNS est désormais réduite. C’est toujours plus facile à mon avis pour un institut d’émission de lutter contre une dégradation de la valeur d’une monnaie. Bien sûr, on est alors limité par ses réserves de change, mais les implications pour l’économie nationale sont moins directes. Dans le cas présent, celui où il s’agit de lutter contre l’appréciation du franc, la BNS peut bien évidemment faire fonctionner la planche à billets, mais on sait quelles sont les conséquences à terme d’une telle politique. Inflation, érosion du pouvoir d’achat, de l’épargne, appauvrissement de la classe moyenne, etc. Sachant que l’une des principales missions de la Banque nationale consiste à maintenir la stabilité des prix, on comprend pourquoi il lui serait difficile de mener cette politique inflationniste.

B Il reste l’arrimage à l’euro. OL Oui, c’est en effet une possibilité, mais il faut savoir que cela correspond à un abandon de souveraineté, même temporaire. Or je ne suis pas sûr que la Suisse soit prête à réaliser ce pas symbolique. Je pense à ce dicton qui dit: donnez-moi le contrôle de la monnaie d’un pays et je n’aurai besoin de rien d’autre pour le gouverner. Je sais que la BNS a déclaré qu’elle n’excluait a priori aucun instrument, mais je doute que Berne s’engage dans cette voie sachant les réticences helvétiques à la construction européenne.

B Quid d’un taux d’intérêt négatif ou même d’un contrôle des changes? OL Là encore, j’ai un énorme doute. Dans le cas d’un taux d’intérêt négatif, on pourra continuer à acheter du franc suisse et simplement on glissera les billets dans son matelas plutôt que les déposer sur un compte. Rien n’est plus simple. C’est le réflexe de la thésaurisation. Quant à établir une taxe sur l’achat de francs suisses, c’est oublier un peu vite que notre monnaie ne s’échange pas qu’en Suisse et qu’il serait par conséquent très difficile de mettre sur pied un système qui permette un contrôle total sur l’ensemble des marchés de la devise helvétique.

B Que reste-t-il donc puisque vous prétendez que la Suisse n’est pas impuissante? OL C’est de loin la création d’un second franc suisse arrimé à l’or qui me semble constituer la meilleure des solutions. Cette idée, lancée par le président de l’Association franc or, Thomas Jacob, est actuellement discutée à Berne par les parlementaires.

B Mais à quoi servirait ce franc or? OL Il jouerait le rôle de paratonnerre vis-à-vis de ceux que l’on appelle les spéculateurs, autrement dit les acteurs qui disposent de beaucoup de liquidités et qui cherchent refuge dans la monnaie helvétique. En attirant les investisseurs, il permettrait au franc normal de respirer.

 B  Et co mment fonctionnerait-il? OL On déciderait par exemple qu’un franc équivaut à un décigramme d’or. Mais attention, on ne touche pas à l’or de la Banque nationale suisse. Ce seraient les banques «commerciales» suisses, et seulement les Suisses, qui réaliseraient effectivement cet arrimage. Ce produit devrait de toute évidence attirer les investisseurs et les détourner du franc suisse normal. Bien sûr, le cours de ce franc or fluctuera au gré de l’offre et de la demande, mais il y a fort à parier que celui-ci suivra de très près les cours de l’or.

 

 

A ne pas confondre avec l’étalon-or

La création d’une deuxième monnaie, le franc or, n’est pas sans rappeler l’époque où le franc suisse ainsi que d’autres monnaies étaient étalonnées sur le métal précieux. Chaque masse monétaire était alors garantie par une certaine quantité d’or. La relation était rigide. La parité était établie une fois pour toutes. Les billets de banque et les pièces d’or étaient parfaitement interchangeables. C’est sans doute cette rigidité qui a conduit l’étalon-or à sa perte, surtout quand la masse monétaire augmentait par trop. Dans le cas d’un franc or, la parité entre les billets et les pièces d’or variera en fonction de l’offre et de la demande et confirmera la coexistence de deux monnaies. Ce système est testé depuis 2010 dans le Kelantan, un Etat de la Fédération de Malaisie et, depuis 2011, en Utah, aux Etats-Unis.

 

 

B Quels sont les risques liés à cette solution? OL Aucun, sauf si bien sûr les investisseurs ne s’intéressent pas à ce franc or. Mais je ne vois pas pourquoi ils s’en désintéresseraient du moment que l’on n’impose aucuns frais, comme une TVA par exemple, liés à l’achat de ce franc or. Il faut absolument qu’il soit possible de l’acheter comme n’importe quelle autre devise, sans taxe particulière.

B Pourquoi les spéculateurs préféreraient-ils ce franc or à l’or tout court? OL L’or tout court n’est pas une monnaie mais une matière première. Il y a une différence essentielle entre ces deux catégories: investir dans les matières premières est plus risqué qu’investir dans les actions, alors qu’investir dans les monnaies est moins risqué qu’investir dans les obligations. Instituer un franc or ferait passer l’or dans la catégorie la moins risquée en lui donnant l’ancrage monétaire qui lui fait défaut actuellement.

B Qu’est-ce qui empêcherait les autres pays de nous imiter? OL Rien du tout. Si le franc or est institué et que les Suisses l’adoptent, les autres pays voudront émettre des devises similaires. L’avantage est que toutes ces devises or seront échangeables entre elles à taux fixe. Une pièce de 50 francs or a la même valeur qu’une pièce de 5 grammes d’or australienne. Cela formera la base d’un nouveau système monétaire international où les fluctuations de taux de change dont nous souffrons actuellement ne seront plus qu’un mauvais souvenir. C’est une proposition concrète pour l’après-dollar qui est acceptable par tout le monde parce qu’elle vient d’en bas, au lieu d’être imposée par en haut. Le prestige de la Suisse sera d’autant plus grand qu’elle aura été le pays initiateur.

B Si cette formule fonctionnait, cela suffirait-il à soulager notre industrie? OL Les entreprises suisses ont réalisé un fantastique travail de remise à niveau ces quinze dernières années. Leur force d’innovation n’est plus à démontrer. Je ne crois pas qu’elles doivent entamer une nouvelle mue structurelle. Elles doivent surtout continuer les efforts qu’elles mènent depuis des années et qui leur réussissent très bien, aborder de nouveaux marchés sans pour autant négliger leurs marchés traditionnels. Je pense notamment à Taïwan, un pays que j’ai visité plusieurs fois et qui me semble trop peu connu de nos entreprises. Elles se focalisent sur la Chine et son énorme marché, ce qui est bien normal. Reste que commercer avec la Chine reste tout de même assez risqué alors que les pratiques commerciales taïwanaises se rapprochent beaucoup plus de celles qui sont en cours en Suisse. C’est indéniablement un avantage.

B La Suisse n’est-elle pas aujourd’hui victime de l’excellence de ses fondamentaux budgétaires et économiques? Au fond, pour être tranquille, mieux vaut être ni cancre ni premier de classe. OL En toute chose, il est préférable d’être le premier de classe. Même si ce statut comporte quelques désavantages, les avantages sont infiniment plus nombreux. En outre, je ne pense pas que la situation que nous connaissons actuellement va durer indéfiniment, même si c’est difficile de dire exactement combien de temps. Je ne vois pas comment une telle volatilité pourrait durer de nombreux mois. Ensuite, tout cela devrait déboucher sur un monde économique relativement nouveau puisque les cartes semblent devoir être rebattues.

B Un monde nouveau! Quel monde nouveau? OL Franchement, je n’en sais rien. Cela dépend de bien trop de paramètres. Et je n’ai pas de boule de cristal. Mais j’ai confiance en la capacité de l’espèce humaine à s’adapter.

B Voyez-vous, comme certains, les Etats-Unis entrer dans une période de croissance faible, pour ne pas dire anémique, un peu à l’image que ce que vit le Japon depuis plus d’une décennie? OL En effet, la comparaison avec le Japon est peut-être assez pertinente. Je pense en effet que les Etats-Unis entrent dans une sorte de tunnel dont ils vont mettre un certain temps à sortir. Mais à la différence du Japon, je ne pense pas que ce voyage va se passer de façon lisse et presque sans bruit. Je pense même qu’il va être assez agité, fait d’une succession de chutes violentes et de redressements soudains. Bref, ce sera très volatil.

B En tout cas, les Etats-Unis ne semblent plus pouvoir échapper à de grandes réformes structurelles. OL C’est évident sur le papier. Ça l’est moins quand on connaît la logique court-termiste de la classe politique qui pense avant tout aux échéances électorales. Il est assez évident qu’il n’est plus possible pour les Etats-Unis de maintenir des dizaines de bases militaires dans le monde entier et d’être actifs dans trois conflits. Ce n’est pas un hasard si les gens du Pentagone s’inquiètent aujourd’hui. Le budget militaire américain est le plus élevé du monde, loin, très loin devant le second. C’est sans doute là qu’il y a notamment beaucoup de gras à couper. Mais cela ne sera pas facile car cela signifie pour les Etats-Unis de renoncer à une certaine idée de leur hégémonie. Ensuite, ce redimensionnement des dépenses militaires pourrait aussi avoir des conséquences sur le dollar en tant que monnaie d’échange internationale. Je ne veux pas faire de la psychologie sociale de bas étage, mais je crois que le statut du billet vert est intimement lié à la puissance militaire américaine. Si celle-ci recule, le statut du dollar suivra le mouvement.

B La dégradation de leur note est-elle à votre avis justifiée? OL Non seulement je pense que cette dégradation est parfaitement justifiée, mais je crois aussi qu’elle arrive bien tard. Les agences de notation ont très certainement été sous très forte pression politique pour ne pas réagir plus tôt. Et encore il n’y a que Standard & Poor’s à avoir eu ce courage jusqu’ici. Probablement parce qu’ils sont la plus grosse agence américaine.

B Sur le front de la dette, en quoi les situations européennes et américaines sont selon vous comparables et dissemblables? OL Le contexte géopolitique est différent. Les Etats-Unis sont un pays achevé avec des pouvoirs en place. L’Europe, elle, se construit. Et au fond, même si cela paraît un peu machiavélique, elle a besoin des crises pour se construire. Car il n’y a guère que pendant les crises que les Etats membres sont prêts à lâcher du lest sur leur souveraineté. Et cet abandon est essentiel pour parvenir à une Europe politique et économique cohérente. Je ne crois pas que l’euro soit en danger. Je pense au contraire qu’il vit une érosion qui annonce un renforcement de l’Europe fiscale et budgétaire et par conséquent de l’euro lui-même. Je ne crois pas que Bruxelles ait découvert sur le tard la situation budgétaire de la Grèce. Je pense plutôt que les Européens savaient que cela pourrait à terme servir à la construction d’une Europe plus cohérente. Une fois encore, cela peut sembler assez machiavélique mais, au final, assez logique.

B Il n’empêche que pour l’instant les marchés continuent de sanctionner les décisions politiques. OL Mais c’est normal car au fond, les discours des gouvernements européens restent aujourd’hui relativement vides de substance. On voit bien les réticences de certains à renoncer à leurs prérogatives financières. La Banque centrale européenne n’est sans doute pas aussi indépendante qu’elle aimerait l’être. Cette instabilité durera, par épisodes, jusqu’au jour où Bruxelles aura le droit de lever des impôts et de dicter des lignes budgétaires. On n’y est pas encore, mais on s’en approche.

 

Crédit photo: Francesca Agosta/Ti-press ; Martin Ruetschi/Keystone

Pierre-Yves Frei

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