Bilan

«La Suisse a chuté en matière d’égalité hommes-femmes»

L’égalité hommes-femmes a reculé dans le monde, selon le rapport annuel du World Economic Forum (WEF) publié aujourd’hui. La Suisse, elle, est passée de la 11ème à la 21ème place mondiale. Entamé en 2006, le travail du WEF permet cependant de pointer des progrès réalisés en une décennie, et d’identifier les pratiques les plus efficaces en termes d’égalité.
  • Saadia Zahidi, responsable du global gender gap report 2017 pour le WEF, souligne combien l'immobilisme de la Suisse la fait petit à petit rester à la traîne en matière d'égalité hommes-femmes.

    Crédits: DR WEF
  • Top 10 européen en matière d'égalité hommes-femmes. En 2015, la Suisse en faisait encore partie.

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  • La situation des femmes meilleure de jour en jour? Le global gender gap report 2017 du WEF fait état, pour la première fois en dix ans, d'un recul global en matière d'égalité.

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  • L'étude du WEF révèle aussi une profonde inégalité hommes-femmes selon les secteurs d'activités.

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  • En matière d'études, les différences de choix entre hommes et femmes sont bien présentes. Mais elles n'expliquent pas à elles seules le déficit de femmes managers dans certains secteurs.

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  • Les pays scandinaves sont les plus innovants et les plus engagés en matière d'égalité-hommes femmes. Comme la Suisse, ils disposent d'une population relativement faible et misent en grande partie sur le capital humain en ce qui concerne leur développement économique.

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De petits reculs, dans des économies immenses: c'est ce qui explique le recul global de l’égalité des genres, mesurée par le Forum Economique Mondial (WEF) dans son étude annuelle, le Global gender gap report publié ce jeudi. La Chine, les Etats-Unis et l’Inde ont connu en 2016 des reculs, notamment en termes de représentation politique – le cabinet de Donald Trump comporte ainsi peu de femmes -, mais aussi dans le domaine de la participation économique.

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Ces deux facteurs, – représentation politique et opportunités économiques - constituent, avec l’accès à l’éducation mais aussi à la santé, les quatre piliers de l’étude du WEF. En 2017, l’écart global entre hommes et femmes est encore de 68% (100% étant l'égalité parfaite) contre 68,3% en 2016.

Alors qu’elle figurait encore dans le top 10 en 2015, la Suisse poursuit sa chute: 11ème l’an dernier, elle dégringole à la 21ème place du classement mondial (sur 144 pays). Parmi les champions du monde de l’égalité figurent bon nombre de pays européens: le podium revient respectivement à l’Islande, la Norvège et la Finlande, qui ont n’ont cessé de progresser depuis une décennie.

Selon le WEF, l’égalité des genres est très liée à la croissance économique: l'atteindre ajouterait au PIB des Etats-Unis près de 1750 milliards de dollars. Cependant, d’après le WEF, au rythme actuel, cette égalité au niveau mondial ne sera obtenue… que dans 100 ans. Explications et décryptage de l’étude avec Saadia Zahidi, membre du comité exécutif du WEF, et responsable des initiatives en matière d’égalité.

Bilan: Comment expliquez-vous la chute de la Suisse en matière d’égalité hommes-femmes?

Saadia Zahidi: L’une des faiblesses du pays en matière d’égalité est l’éducation tertiaire (ndlr: hautes écoles universitaires ou formations professionnelles supérieures par exemple), ou la formation des adultes. L’égalité est atteinte en matière d’enseignement secondaire, mais les femmes sont bien moins représentées parmi les doctorants. Beaucoup de pays ont atteint l’égalité dans ce domaine, la Suisse non. Par ailleurs, les femmes ne représentent que 47,2% des employés dans les métiers spécialisés et techniques. Dans le reste du monde, cette différence n’existe plus. En Suisse, les inégalités parmi les salariés en col blanc sont toujours fortes. L’autre point faible c’est le leadership. Au niveau public et privé, seules 35% des positions de leadership sont occupées par des femmes. Enfin, au niveau politique, le Conseil fédéral est passé de trois à deux femmes entre les deux années de publication de l’étude, ce qui a joué. Le cas de la Suisse est intéressant: c’est un pays qui a réussi à réduire ses inégalités entre hommes et femmes à 75%, mais qui se fait distancer au niveau mondial. La Suisse a chuté car en matière d’égalité des genres rien ne bouge alors qu’à la tête du classement, des progrès constants sont réalisés.

Les études menées par les hommes et les femmes diffèrent sensiblement

Les pays du nord qui trustent régulièrement le haut du classement ont-ils une culture vraiment à part –et dans ce cas leur modèle ne peut être reproduit- ou bien font-ils des choix politiques extrêmement volontaristes?

Ces pays ont une longue histoire qui valorise l’égalité. Souvent, en raison de la faible taille de leur population, ils ont fait le choix stratégique de miser sur le capital humain. Ce qui ne signifie pas seulement investir dans le recrutement des talents mais aussi dans l’inclusion sociale: soutien aux familles et parents qui travaillent, accompagnement de la paternité ces dix dernières années, de la maternité depuis toujours en maintenant les salaires en cas de congés parentaux, systèmes de garde élaborés…Ces gouvernements ont toujours priorisé le fait d’aider les parents qui travaillaient. Cependant, leurs entreprises et pouvoirs publics ont aussi fait des choix délibérés et opté pour des stratégies dont on peut apprendre. Ainsi, la Norvège a lancé une politique de quotas pour améliorer la représentation des femmes dans les conseils d’administration. Le choix du congé paternité, mis en oeuvre très rapidement, a aussi apporté des progrès immédiats.

Les pays du Nord de l'Europe obtiennent les meilleurs scores

Le Canada et la France ont aussi connu des améliorations notables dans votre classement, comment les expliquer ?

C’est un mélange d’une série de changements mis en place ces vingt dernières années, qui concernent le court terme et le long terme. L’apparition de cabinets/ministères dédiés à l’égalité des genres, d’une part, les politiques sociales progressives pour les familles d’autres part. 

Plus d’égalité hommes-femmes sur le plan politique impacte-t-il l’économie?

Oui beaucoup d’études montrent que premièrement la représentation politique joue un rôle non négligeable de modèle pour les plus jeunes. Et change les représentation de leadership que peuvent avoir les parents. Des études ont aussi montré qu’hommes et femmes, lorsqu’ils sont en charge de la distribution des ressources financières, prennent parfois des décisions très différentes. Ainsi en Inde, on a vu que les hommes investissaient davantage dans les infrastructures lourdes comme les routes, et les femmes dans les écoles ou les hôpitaux. Plus de diversité permet de prendre de meilleures décisions qui prennent en compte les besoins de publics plus larges et au final, affectent positivement toute l’économie.

Même dans des secteurs où elles sont majoritaires, les femmes ne représentent qu'une minorité au sein des instances dirigeantes

Comment expliquez-vous que le Rwanda se trouve en quatrième position de votre index?

Ce pays est dans le top 10 depuis le début. L’étude ne prend pas en compte le niveau de ressources d’un pays mais comment elles sont distribuées parmi la population. Le Rwanda est l’un des pays où les femmes sont le plus présentes en politique et c’est le seul pays où 88% de la force de travail est constituée par les femmes…mais cela ne comprend pas des métiers très qualifiés, et les inégalités en matière d’éducation restent massives.

Le Rwanda se hisse à la 4e place du classement mondial

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Dans votre étude, quels pays se détachent pour l’égalité sur le plan économique et lesquels se distinguent pour leur équilibre en politique?

Si on regarde de plus près, peu de pays sont bons dans le domaine de la représentation des femmes en politique: c’est un point faible à peu près partout. L’Islande, le Nicaragua, la Finlande, la Suède, la France et l’Allemagne ont beaucoup de femmes députées ou des cabinets dédiés aux droits des femmes. Le Koweït, le Liban et le Qatar représentent l’extrême inverse.

Les pays d’Afrique subsaharienne se détachent car les femmes constituent une grande partie de leur force de travail : Burundi, Bénin, Botswana, Namibie…ou, ailleurs, Biélorussie...là-bas, les femmes sont plus nombreuses à travailler que les hommes. En termes de leadership féminin, ce sont les Bahamas et les Barbades qui ressortent. La Norvège est l’un des rares pays qui combine égalité de salaire, fort leadership féminin, bonne représentation des femmes au niveau politique. Cette approche holistique est le signe d’une économie orientée vers un développement soutenable.

Pourquoi l’égalité hommes-femmes est-elle liée à la croissance?

Au niveau micro et macro, les études montrent que la diversité dans les équipes conduit à de meilleures décisions, puisqu’elles permettent de prendre en compte plus de besoins et de générer de meilleurs produits, investissements ou politiques. L’égalité des genres n’apporte que du positif.

Quelles sont les recommandations du WEF en matière d’égalité des sexes ?

Au niveau des entreprises: trouver une façon de recruter des femmes, réussir à les faire rester lorsqu’elles ont eu des enfants, et leur faire des propositions intéressantes en termes de leadership et de salaire. Au niveau étatique: lancer des partenariats publics-privés. Nous avons testé ces formules en impliquant une centaine d’entreprises sur trois ans, des ministères économiques et de l’égalité. Cela permet de traiter toutes sortes de problèmes. Nous avons testé ces solutions au Mexique, en Turquie, au Japon et en Corée, nous les développons désormais au Chili, en Argentine et au Panama, les échanges entre les participants sont très intenses et fructueux. Enfin, les politiques publiques concernant la maternité ne doivent pas être laissées aux entreprises mais portées par le secteur public.

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Camille Andres

JOURNALISTE

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