Bilan

«La complaisance a tué l’entrepreneuriat»

Dans son nouveau livre, Le choc des capitalismes, le financier Daniel Pinto explique les causes du déclin occidental face aux économies émergentes. Et propose des solutions.
  • Crédits: DRFP/Leemage
  • Fondateur de Stanhope Capital, Daniel Pinto pointe du doigt la fin de l’actionnariat familial. Crédits: DRFP/Leemage

Comment expliquer le déclin des économies occidentales face au monde émergent? Le choc des capitalismes, un ouvrage paru le 28 février chez Odile Jacob, apporte un éclairage nouveau sur la question. «On donne toujours les mauvaises raisons pour avoir perdu la guerre économique face aux pays émergents», explique à Bilan l’auteur, Daniel Pinto. Des coûts de production trop élevés?

Assurément pas, selon le financier, un ancien d’UBS Warburg qui a fondé en 2004 la maison de gestion de fortune Stanhope Capital, à Londres, qui gère aujourd’hui 8 milliards de dollars. «Il suffit de regarder l’exemple de l’Allemagne et de la Suisse, où les coûts sont très élevés, mais qui figurent parmi les économies exportatrices les plus compétitives.» 

Les ressources naturelles plus vastes des pays émergents? Là aussi, l’argument qui ne tient pas aux yeux de Daniel Pinto: «Des pays dépourvus de ressources naturelles, comme le Danemark, la Suède ou Israël, ont pu construire des économies du savoir et rester à la pointe.» 

La vraie raison du déclin occidental, affirme Daniel Pinto, est qu’on a «tué» l’entrepreneuriat. Les grands patrons d’entreprises cotées, devenus des apparatchiks surpayés, se retrouvent soumis aux diktats du court terme. De cinq ans il y a vingt ans, la durée moyenne de détention des actions est passée à cinq mois! Pire, 70% des volumes d’actions à New York sont traités par les fonds de trading à haute fréquence, ce qui raccourcit à quelques secondes la durée de l’actionnariat.

En cette ère des «investisseurs  nomades», les attentes de résultats à la virgule près, de trimestre en trimestre, sont une cause directe de la perte de compétitivité des entreprises occidentales, assure Daniel Pinto. En outre, les conseils d’administration, dont les membres avaient jadis le goût de l’aventure, sont devenus des bastions de conservatisme paralysés par leur peur des actions en justice.  Et en effet, aux Etats-Unis, les litiges représentent désormais 2 à 4% du PIB chaque année!

A la source des problèmes: la fin de l’actionnariat familial. En Europe, sur les 50 plus grandes entreprises, seules 4 sont encore majoritairement détenues par des familles. A l’inverse, dans les pays émergents, plus de 50% de l’actionnariat de référence est familial, ce qui fournit à ces entreprises la liberté d’action qu’ont perdue leurs rivales occidentales cotées. Ce taux atteint 67% en Inde.

Emblématique, l’Indien Lakshmi Mittal a démarré de rien, pour fonder le plus grand groupe d’acier mondial. Au milieu des années 1990, Usinor, en France, entre en bourse. Mittal est alors 24e et Usinor 4e mondial. Les patrons d’Usinor pensaient que Mittal ne leur faisait pas concurrence, car «nos grands clients n’achèteraient pas les aciers de M. Mittal», se souvient Daniel Pinto. En 2005, Mittal rachète Usinor (rebaptisée Arcelor) et devient le premier producteur mondial.

Cette anecdote illustre, aux yeux de Daniel Pinto, la complaisance et les illusions qui tuent l’entrepreneuriat occidental bien plus sûrement que les coûts de production élevés. Signe des temps, deux géants américains, Dell et Heinz, sont redevenus privés, car les décisions nécessaires à leur avenir étaient trop radicales pour que le «marché» les supporte.

Un «triangle magique»

Quelles solutions? Rétablir le «triangle magique» entrepreneurs-marché-Etat, dans lequel les entrepreneurs reviendraient au centre du système, prône l’auteur. Refaire des CEO des propriétaires, en les obligeant à investir au moins 10% de leur fortune dans l’entreprise. Les plans de bonus doivent s’étaler sur cinq ans au minimum. Quant aux administrateurs, ils doivent être responsabilisés avec des jetons de présence versés sous forme d’actions de la société.

Enfin et surtout, il s’agit d’inciter les actionnaires à rester à long terme, en taxant davantage les plus-values à court terme que celles réalisées à long terme. Des propositions en phase avec l’initiative Minder, plébiscitée par le peuple suisse ce 3 mars.  

 

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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