Bilan

«La Chine low cost, c’est fini»

Le Lausannois Marco D’Amore conseille à Shanghai les entreprises tentées par le marché chinois. Il évalue les défis économiques auxquels fait face le gouvernement de Pékin.
  • Crédits: Omaginechina/Corbis
  • Marco D’Amore tente de combler un fossé culturel parfois déroutant. Crédits: AC

Dans la frénésie marchande de Shanghai, le Bouddha de Jade de la rue Anyuan offre un havre de silence. Les arêtes gracieusement recourbées du toit de son temple narguent les tours qui l’encerclent. Fossé culturel.

Marco D’Amore travaille à côté, dans une de ces tours, justement. Et dans la transparence de ses bureaux de verre, ce Lausannois a souvent ces mots à la bouche: le fossé culturel, il est payé pour tenter de le combler, en aidant des entreprises européennes à pénétrer le marché local et à trouver leur chemin dans les méandres fluctuants des lois, des réglementations et des fonctionnements chinois.

Le défi est d’autant plus grand que le changement est à la fois permanent et incertain: le plénum du comité central du Parti communiste vient encore de le montrer en annonçant un approfondissement des réformes en Chine, dans un langage particulièrement ambigu.

Quand Marco D’Amore est sorti de l’Ecole hôtelière de Lausanne, son amour des chiffres et son intérêt pour le management l’ont conduit chez KPMG, le géant de l’audit et du conseil, où il a traité, à Genève, quelques gros dossiers: Nestlé, Cointrin, Genolier. Après une formation aux Etats-Unis pour maîtriser la comptabilité américaine, il a eu envie de se confronter au monde chinois.

Il est aujourd’hui chargé, à Shanghai, de la diversification d’une autre société d’audit, C&A Advisors, d’origine italienne mais fortement implantée en Chine, qui veut élargir la palette internationale de ses clients.

S’implanter sur le marché chinois est encore, ou plus que jamais, une aventure. «Avant même de mettre les pieds ici, dit le Lausannois, il faut explorer la législation chinoise pour adapter à ce nouveau contexte l’entité qu’on veut créer. C’est ce que nous faisons pour les nouveaux arrivants. Ensuite vient l’application du modèle développé, les procédures d’enregistrement, la création d’instruments spécifiques et la discussion avec les autorités sur le capital à investir, dont la partie chinoise déterminera en fin de compte le montant.»

L’acclimatation entre dans sa phase décisive au moment du démarrage de la nouvelle entreprise, et les consultants de C&A, en majorité chinois, continuent de traiter avec les administrations locales en internalisant peu à peu les fonctions qu’ils ont créées pour leur client.

La navigation n’est pas moins périlleuse ensuite, en particulier quand il s’agit d’entrer dans des partenariats avec des sociétés chinoises. Marco D’Amore, dans sa formation américaine, a acquis en matière de détection de fraudes des compétences qui lui sont particulièrement utiles à Shanghai.

Il a découvert un univers économique dans lequel la double comptabilité est une pratique généralisée, la sous-évaluation des résultats un moyen fréquemment utilisé pour échapper au fisc, avec un grand danger pour les intervenants étrangers car les décisions des agents du Trésor chinois sont sans appel.

Plus corrompue que d’autres, la République populaire? Le Lausannois ne se risque pas à un classement. Mais il sait que la distribution de cadeaux est générale.

Peut-être pour tenter de corriger cette image de grande opacité, la nouvelle équipe dirigeante vient de créer à Shanghai une zone pilote de libre-échange dans quelques quartiers près de l’aéroport de Pudong.

L’objectif est sans doute de faire de la métropole un hub financier à l’égal des autres grandes places du monde, à commencer par Hongkong. Comme souvent, cette expérimentation voulue par Pékin est entourée de passablement de mystère sur l’assouplissement des réglementations qui seront en vigueur dans la zone. 

Cette méthode de réformes par tâtonnements est aussi apparente dans les décisions que Xi Jinping, président et chef du parti, vient de faire entériner par le plénum du comité central.

Les dirigeants chinois redoutent la stagnation à la japonaise que leur promettent des économistes, le Prix Nobel Paul Krugman par exemple. Le modèle de développement par l’exportation et l’investissement massifs va dans le mur, disent ces Cassandre; la Chine doit stimuler sa consommation intérieure.

Après la mort de Mao, l’extraordinaire essor économique du pays continent a été réalisé, sous Deng Xiaoping, par ce moyen qui aurait fait honte à Marx: l’innombrable masse ouvrière chinoise a été offerte à vil prix à tout investisseur qui voudrait bien venir en profiter, à condition que les nouvelles usines ainsi créées travaillent pour l’exportation.

Aujourd’hui, ce moteur cruel est grippé: la main-d’œuvre disponible se raréfie, les salaires augmentent, et les investisseurs vont chercher ailleurs (Vietnam, Indonésie…) des coûts salariaux encore inférieurs. «La Chine low cost, dit Marco D’Amore, c’est terminé. Ceux qui viennent aujourd’hui sont attirés par l’immense marché potentiel des consommateurs chinois, et pour les satisfaire il vaut mieux produire en Chine.»

Deux réformes essentielles

Mais cette nouvelle voie de développement fondée sur la consommation intérieure ne sera praticable que si le parti ose deux réformes radicales. La première: transformer le droit d’usage qu’ont sur leur lopin les paysans en droit de propriété de vendre, de louer ou d’hypothéquer la terre.

La seconde consiste à supprimer le carcan du hukou, ce permis qui lie chaque Chinois à son lieu de résidence et transforme en parias dépourvus de tous droits sociaux les provinciaux qui vont vers les villes. Or le pays a besoin de davantage de citadins: 390 millions, dit-on à Pékin. 

Mais ces transformations nécessaires se heurtent à la formidable résistance des pouvoirs locaux (provinces, districts de l’intérieur), pour qui la propriété collective de la terre est une ressource vitale, qu’on peut vendre ou dont on peut tirer un rendement juteux par l’immobilier, une frénésie menaçante désormais.

Le parti parle en termes généraux de la nécessité de ces réformes, mais recule devant leur mise en œuvre, à part une expérimentation dans la région de Chengdu, dans le Sichuan. C’est encore la méthode Deng: avancer par petits pas, pour voir ce qui marche et ce qui ne marche pas ou se heurte à trop de résistance.

Marco D’Amore remarque qu’une des difficultés de l’implantation en Chine vient de la grande variété des législations selon les villes ou les provinces. Mais la loi évolue, et va évoluer dans le temps aussi. S’il reste à Shanghai, le Lausannois ne va pas manquer de travail.

Campiotti Alain
Alain Campiotti

JOURNALISTE

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S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

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