Bilan

«L’Europe doit en finir avec la mentalité d’assistés»

Pour Klaus Schwab, le sud du continent doit s’inspirer des pays scandinaves pour retrouver un «dynamisme résilient», thème du 42e Forum de Davos.
Fondateur en 1971 du Forum de Davos, Klaus Schwab parle d’«une crise de confiance générale, où les leaders sont remis en cause». Crédits: François Wavre/Rezo

 C’est un Klaus Schwab en grande forme que nous retrouvons à la mi-décembre au siège du World Economic Forum à Cologny. L’ami des grands leaders de ce monde, depuis qu’il a créé le Forum de Davos en 1971, a publié le matin même un e-book sur la situation de l’Europe. Pour lui, il existe une mode détestable qui consiste à se moquer du Vieux-Continent alors qu’à 75 ans ce professeur d’économie sait ce que sa génération, et les suivantes, doivent à des institutions politiques créées sur les décombres de la guerre. 

 

Pensez-vous que l’Europe peut incarner le «dynamisme résilient», thème du Forum de Davos cette année, qui se tiendra du 23 au 27 janvier?

 

Je n’ai pas apprécié, en voyageant en Chine et ailleurs dans le monde ces derniers temps, le fait qu’on se moque de l’Europe. Tout ce qui allait mal dans l’économie venait soi-disant de l’Europe. Je voulais essayer de comprendre
ce qui s’y passe et envisager des perspectives.

Au final de cette étude, vous êtes optimiste: pourquoi?

 

En termes de dette, la situation est meilleure dans la zone euro qu’aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne, et c’est sans comparaison avec le Japon. Au niveau du déficit fiscal, en 2013 nous atteindrons 3,5% en Europe contre 7% pour les Etats-Unis. L’Europe progresse donc plus vite que les autres. Nous ne sommes pas dans une situation si détériorée. 

Il y a certes toujours des problèmes structurels. Par exemple les dix premières banques européennes sont beaucoup plus exposées que les américaines. Il y a de grandes disparités entre les pays du Vieux-Continent. Les pays du Sud vont mal. Dans notre classement sur la compétitivité mondiale, la Suisse est 1re, l’Allemagne 6e et les autres se situent loin derrière.

Pourquoi être confiant alors?

 

Si les gouvernements mettent en œuvre les réformes nécessaires, ils peuvent améliorer la situation rapidement. Prenez l’exemple des pays baltes et de l’Irlande. Si vous regardez ce qui a été accompli les derniers six mois au niveau de l’UE, ce n’est pas suffisant mais déjà substantiel. Par exemple en Italie, où l’âge de la retraite est désormais plus élevé qu’en Suisse. Il ne faut pas sous-estimer le travail accompli.

Quelles autres réformes faut-il lancer?

 

Il faut plusieurs choses: de la discipline macroéconomique en coupant dans les subventions et créer davantage de flexibilité sur le marché du travail. Ensuite, le plus difficile, il faudra en finir avec la mentalité d’assistés. Les pays scandinaves ont réussi à devenir très compétitifs et à développer une mentalité d’entrepreneur tout en étant responsables socialement.

Ce sont les modèles à suivre?

 

Oui. L’Allemagne a effectué un parcours similaire, mais les réformes du marché du travail ont été lancées dès l’agenda 2010. Le grand problème maintenant en Europe, c’est la France. Dans notre classement de la compétitivité, cette dernière se situait toujours dans les 12 meilleurs pays, puis elle est passée à la 15e place, puis à la 18e, et finalement à la 21e. Ce déclin rapproche la France des pays du Sud. Plus généralement, il faut espérer que les disparités entre membres de l’UE s’amenuisent. 


Quelle est la recette des pays scandinaves?

 

Le pourcentage des dépenses du gouvernement par rapport au PIB est parmi les plus hauts en comparaison internationale. Mais à la différence des autres, ils dépensent ce capital non pas dans des subventions mais dans des investissements dans le futur. Si comme en Finlande vous payez des hauts salaires aux professeurs des écoles primaires, c’est un investissement et pas une simple dépense de fonctionnement.

Ne craignez-vous pas que les extrémistes gagnent du terrain?

 

C’est l’une de nos plus grandes préoccupations, raison pour laquelle nous parlerons à Davos de résilience dynamique. Nous sommes dans une nouvelle ère au niveau global et il ne faut pas que le sentiment de solidarité soit balayé par une vague de nationalisme et de fragmentation. 

C’est la mode de dire qu’il vaut mieux être en dehors de l’Europe?

 

L’histoire de l’Europe doit être mieux racontée. Le slogan «no war» parlait à ma génération, mais il faut avoir aujourd’hui une approche différente vis-à-vis des jeunes qui n’ont pas de relations avec cette époque. Dire que nous sommes juste une communauté économique, ce n’est pas assez. L’Europe est pourtant l’institution politique qui a le mieux incorporé dans ses gènes l’aspect culturel, la diversité et les droits humanitaires. J’aimerais que son histoire soit davantage basée sur des valeurs et moins sur des références économiques.

Pourtant, les Italiens ont eu besoin de faire appel à un gouvernement technocratique?

 

Certes. Mais le défi se situe plutôt du côté de l’urgence, de la complexité et de l’interdépendance des problèmes. Nous manquons de temps pour passer toutes les étapes habituelles du processus démocratique. L’UE se met d’accord avec la Grèce et le lendemain le Bundestag doit se prononcer sur cet accord! Tout s’est accéléré. Il a fallu cent ans pour développer un milliard de lignes de téléphones, dix ans pour avoir un milliard de téléphones mobiles et un an seulement pour vendre un milliard de smartphones. Dans le temps, le régulateur avait un siècle pour établir des règles, il n’a plus qu’un an aujourd’hui et on est toujours en retard.

Vous sentez cette accélération dans la vie de votre fondation?

 

Quand j’ai créé le Forum, je devais attendre vingt minutes pour avoir une communication avec l’Allemagne! La technologie consistait jusqu’ici à améliorer notre productivité. Cette fois, c’est différent: nous sommes passés au stade de l’amélioration des capacités humaines. Un des grands enjeux, ce n’est pas «comment les télécoms, la bionique, les cellules souches ou la nanotechnologie vont changer nos vies dans les vingt ans à venir?» mais plutôt «comment les hommes feront face à ces révolutions». Quand vous voyez comme il est facile aujourd’hui de créer des armes biologiques ou chimiques ou de lancer une attaque informatique à grande échelle, c’est terrifiant.

Comment accélérer le processus démocratique?

 

Il n’y a pas de réponse simple. Il faut avoir énormément de connaissances pour relier les problèmes entre eux, c’est une des raisons du succès de Davos. Au World Economic Forum, on ne parle pas que de politique ou d’économie mais de tous les enjeux, car les décideurs au plus haut niveau doivent être tenus au courant constamment. Un participant qui assiste à ces échanges peut alors créer un cadre mental pour relier les points entre eux. Quand un problème survient, il est déjà sensibilisé.

Les Etats ne doivent-ils pas être plus centralisés?

 

Ce serait une solution facile mais qui comporte des désavantages. Quand vous avez un processus de décision décentralisé et basé sur la collaboration, votre probabilité de commettre des erreurs est réduite, car vous avez construit la décision en tenant compte des avis contradictoires. Certains systèmes, comme en Asie du Sud, ont la capacité d’être rapides, mais ils font face à deux risques: en prenant des décisions seuls, ils sont plus enclins à en prendre de mauvaises. Ensuite, il y a partout une montée en puissance de la société civile (voyez le Printemps arabe), et il sera de plus en plus difficile pour un gouvernement de ne pas prendre en compte l’avis de la majorité de sa population.

Qu’en est-il du modèle chinois?

 

Je suis très confiant au sujet des nouveaux leaders. On parle parfois de ce piège du revenu moyen qui guetterait la Chine quand son PIB avoisinera les 10000 dollars par habitant (ce phénomène se manifeste par l’impossibilité pour la majeure partie de la population d’accéder à la classe moyenne dans les pays en développement, ndlr). Il ne faut pas oublier qu’il y trois cents ans la Chine était déjà la plus importante économie du monde. Je suis persuadé que la Chine va continuer de croître, comme les Etats-Unis et l’Europe. Mais nous devons vivre avec l’idée que nous avons perdu de notre importance relative.

Les patrons occidentaux chantent souvent les louanges des systèmes très dirigistes. Votre avis?

 

Je leur poserais cette question: est-ce un avantage de prendre des décisions unilatérales alors que la majorité de vos actionnaires ne sont pas d’accord? Aujourd’hui, l’élément clé de la réussite consiste à avoir les bons talents. C’est une illusion de croire qu’avec un système basé sur des décisions dictatoriales cela marchera mieux.

Quel est le moral des patrons?

 

Ils sont très préoccupés par les perspectives économiques. Il y a désormais un sentiment que la crise ne va pas s’arrêter et que, pendant cinq à dix ans, nous aurons une croissance, non pas nulle, mais faible. Le FMI prévoit des taux de croissance zéro en Europe en 2013 mais de 2% aux Etats-Unis et de 3% et plus en moyenne dans le monde, ce qui veut dire que certains pays vont croître beaucoup plus vite. Du coup, plus les compagnies sont multinationales, plus elles sont confiantes, car leur diversification géographique atténue les difficultés. Au-delà, il y a une crise de confiance plus générale. Les leaders sont remis en cause et je ne sais pas quelle communauté est encore très écoutée, les professeurs, peut-être (rires). Si la confiance disparaît, nous sommes condamnés à la stagnation, à la tempête, voire au déclin.

Et les jeunes?

 

Je suis optimiste. Si on se plaint de la terrible situation actuelle, il faut se souvenir que lorsque j’ai créé le Forum en 1971 il y avait beaucoup moins de richesses économiques produites et moins de développement social. Plus de la moitié des pays dans le monde étaient alors des dictatures violentes, et le risque d’une guerre nucléaire était réel. En 1971, nous étions quatre milliards d’habitants sur terre dont deux étaient pauvres. Aujourd’hui, nous sommes sept milliards avec toujours deux milliards  de pauvres. C’est un scandale de ne pas avoir réglé ce problème mais – proportionnellement – nous sommes dans  une bien meilleure situation qu’il y a quarante ans.

La technologie peut-elle nous sauver?

 

Je crois dans la révolution technologique: regardez comment nos vies se sont enrichies avec internet ou la possibilité qui nous est offerte de voyager beaucoup plus facilement qu’avant. La révolution à venir se passera dans l’enseignement: il y aura d’énormes changements avec de gros impacts pour les éducateurs. Ce qui se passe aujourd’hui dans les médias, avec la remise en cause des intermédiaires, va se passer aussi dans l’éducation.

Pensez-vous que les banques vont améliorer leur éthique?

 

Il y a des pressions pour qu’elles le fassent! Mais nous sommes incapables de créer une réglementation à la vitesse dont la finance se développe. Les banques sont stimulées pour accélérer l’économie, mais qui doit prendre en charge le krach quand il survient? Je pense que nous sommes tous coupables parce que nous souhaitons obtenir un rendement formidable de nos placements, notamment pour couvrir à l’avenir les coûts de nos retraites. Il faut faire en sorte que la communauté des banquiers aide l’économie réelle. Des progrès ont été réalisés, mais chacun veut préserver ses avantages compétitifs, notamment du côté des Américains et des Britanniques. Et personne n’a l’autorité pour réguler la finance au niveau mondial.

Faut-il créer une nouvelle instance?

 

Si vous prenez l’OMC, qui n’est pas capable de conclure le round de Doha, vous voyez qu’il n’y a pas forcément besoin d’institutions pour régler les problèmes. C’est le système qu’il faut revoir. Il n’y aura jamais de gouvernement global, et je n’en voudrais surtout pas, mais sans un sentiment de coresponsabilité vous ne pouvez pas faire de progrès. Un des rôles de Davos est de montrer aux gouvernements qu’ils doivent avoir une action à long terme pour que tout le monde soit gagnant au final.  

 

Stéphane Benoit-Godet

<p>Rédacteur en chef du Temps, (ex-rédacteur en chef de Bilan)</p>

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Depuis le 1er janvier 2015, Stéphane Benoit-Godet dirige la rédaction du quotidien Le Temps. Il était le rédacteur en chef de Bilan de 2006 à 2015. Auparavant, il a travaillé pour les quotidiens La Tribune de Genève et Le Temps 1998-2003), journal dont il a dirigé la rubrique économique (fin 2000 à mi-2003). Juriste de formation, Stéphane a fait ses études en France à l'Université d'Aix-Marseille III. 

 

 

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