Bilan

«L’EPFL est un fournisseur de talents pour toute la Suisse»

Quelle stratégie pour l’EPFL après les années de folle croissance de l’ère Aebischer? Bilan est allé poser la question au nouveau président de l’école, Martin Vetterli.Interview exclusive.
  • Le mathématicien Martin Vetterli est à l’origine de plusieurs start-up comme Dartfish ou Illusonic.

    Crédits: François Wavre/lundi13
  • L’Innovation Park de l’EPFL «est plein, il marche bien», se réjouit Martin Vetterli.

     

    Crédits: Alin Herzog/EPFL
  • Andreas Meyer, CEO des CFF, et Martin Vetterli font un selfie devant le premier train mis en service dans le tunnel du Gothard le 11 décembre 2016.

    Crédits: Alexandra Wey/Keystone

Président de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne depuis le 1er janvier, Martin Vetterli a la délicate mission de prolonger la dynamique mise en place depuis seize ans par son prédécesseur Patrick Aebischer. Vice-président de 2004 à 2011, il ne devrait pas apporter de rupture. Qui plus est, lui aussi a fait ses armes dans le très compétitif système universitaire américain. D’abord à Stanford où, après ses études à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, il a obtenu son master. Il a ensuite décroché un doctorat à Lausanne puis gravi les échelons en tant que professeur et chercheur à Columbia et à Berkeley avant de revenir à l’EPFL.

Spécialiste du traitement de signal et singulièrement des ondelettes – utilisées notamment dans la compression d’images – Martin Vetterli partage avec son prédécesseur le goût du large, un réseau mondial et le rang de sommité scientifique dans son domaine, condition indispensable de sa crédibilité vis-à-vis des chercheurs. Entrepreneur de la science, il est aussi à l’origine de plusieurs start-up comme Dartfish ou Illusonic et de technologies rachetées par des géants comme Qualcomm. Ajoutez à cela le goût de la culture, en particulier de la musique, il y a bien une forme de continuité entre le neurobiologiste Aebischer et le mathématicien Vetterli au-delà des différences de caractère.

Ironique par moments, cash à d’autres, empathique souvent via l’humour et ultrasérieux dès qu’il s’agit d’éthique, Martin Vetterli, qui aura 60 ans en octobre prochain, a aussi été à la tête du Fonds National Suisse de la Recherche Scientifique. Bilan est allé l’interviewer pour comprendre ce que seront ses priorités .  

Qu’aimeriez-vous faire de votre présidence de l’EPFL? 

Ce dont j’aimerais m’assurer, c’est d’asseoir l’EPFL dans le top des universités technologiques mondiales. Quand je dis asseoir, c’est transformer l’essai. Mes prédécesseurs ont hissé l’EPFL du rang d’une bonne école d’ingénieurs à celui d’une université technologique établie comme un acteur majeur dans beaucoup de domaines, y compris nouveaux comme les sciences de la vie ou les humanités digitales. Mon rôle est de m’assurer que cela soit inscrit dans la durée. 

Comment allez-vous vous y prendre?

Il faut s’assurer que l’excellence soit dans l’ADN de l’institution. Pourquoi dans l’ADN? Parce que c’est pour toujours. Vous pouvez obtenir des résultats éblouissants pendant un moment, par exemple en recrutant des superstars. Mais quand ces gens s’en vont, le soufflé retombe. Pour que ce soit dans l’ADN, au sens biologique du terme, vous avez besoin de certains gènes.  

Lesquels, par exemple?

Un gène particulièrement important est entré dans l’institution du temps de Patrick Aebischer: le tenure track. Venu des Etats-Unis, c’est le recrutement de jeunes chercheurs très prometteurs, à qui on donne carte blanche en échange d’une sélection très sévère sur la qualité avant de devenir professeur ordinaire.

Le corps professoral a été renouvelé aux trois quarts au cours des seize dernières années. Or, la moitié des nouveaux professeurs ont été recrutés via ce tenure track. Certains d’entre eux sont arrivés au niveau de la direction de l’école. Le vice-président en charge de l’innovation, Marc Gruber, a fait son tenure track ici. Tout comme celui en charge de l’éducation, Pierre Vandergheynst. Andreas Mortensen, vice-président en charge de la recherche, l’a fait au MIT. 

A propos de vos vice-présidents justement, personne de l’ancienne équipe n’a été maintenu. Pourquoi?

C’est faux. Sur les six vice-présidents, trois étaient déjà dans l’ancienne équipe en tant que bras droits des vice-présidents. Ce qui est exact par contre, c’est que nous avons réorganisé la direction. Nous avons trois missions principales: l’éducation, la recherche et l’innovation, dans cet ordre. On a donc trois vice-présidents qui représentent ces missions académiques.

Il faut bien sûr des services transversaux permettant de réaliser ces missions. Nous avons donc créé un poste de chief financial officer, confié à Caroline Kuyper, qui a réalisé son parcours à l’extérieur (Nestlé, CIO, ndlr). La position de chief operating officer est assumée par Etienne Marclay, qui était le bras droit d’André Schneider, et la fonction du chief financial officer est assumée par Ed Bugnion. 

Pour reproduire la gouvernance d’une entreprise?

Trouvez-moi une entreprise avec un milliard de revenus, dont le business est l’information et qui n’a pas de chief information officer? Nous avons en outre la chance d’avoir Ed Bugnion, qui a une sensibilité entrepreneuriale, puisqu’il a créé avec succès VMware puis Nuova Systems (rachetée par Cisco, ndlr).Cette organisation est nécessaire au vu des enjeux ausquels l’EPFL fait face.

De manière plus fondamentale, je crois qu’on peut améliorer la science et en particulier la reproductibilité des résultats. Pour cela, je fais le pari de l’open science. Cela suppose que l’accès aux données ne soit plus réservé à un petit comité de pairs mais à l’ensemble de la communauté. Un tel partage du savoir a besoin d’huile dans ses rouages. Cette huile, c’est l’informatique. Elle fluidifie la science et la révèle.

Et cela l’accélère aussi. Au point de donner le tournis parfois, non?

C’est vrai. Et c’est là qu’il faut faire attention. C’est pour cela que je suis tellement accroc à la transparence. Au XXIe siècle, le scientifique et l’ingénieur sont aux manettes de transformations sociétales qui ont énormément d’impact. Cela nous donne plus de responsabilités avec à l’EPFL une éducation holistique, incluant l’éthique. Parce que demain, l’ingénieur devra savoir quelle décision aura à prendre une technologie comme la voiture autonome: mettre en risque la vie d’un piéton ou celle du conducteur? 

Et c’est aussi plus anxiogène avec les promesses de l’intelligence artificielle de remplacer les jobs…

Certes, mais quand je vois certains comportements humains, j’ai moins peur de l’intelligence artificielle que de la bêtise humaine. 

Vos collègues américains sont très inquiets. L’occasion pour vous d’attirer quelques sommités?

En allemand, on a le mot Schadenfreude pour dire se réjouir du malheur des autres. Ce que je ne veux précisément pas faire. Qu’aurions-nous dit si les universités européennes avaient débauché nos stars après le 9 février 2014? Ceci dit, il est exact que l’arrivée d’un président qui nomme un climatosceptique à l’agence de l’environnement ou dont le porte-parole invente le concept de faits alternatifs déstabilise les scientifiques. Si des chercheurs de pointe aux Etats-Unis frappent à notre porte, on ne la laissera pas fermée. Mais je suis surtout préoccupé, car cette situation est mauvaise pour la science qui est une entreprise planétaire. 

Votre prédécesseur disait qu’il préférerait avoir un Google qu’un Prix Nobel. Et vous ? 

Je prends les deux. Ce n’est pas opposé. Ce sont deux facettes de notre activité. Je vous parlais de notre ADN. Dans nos gènes, il y a la création de start-up. L’an dernier, nous avons eu un record de levées de fonds. Certes, il y a eu des cas exceptionnels et on doit encore travailler pour que l’exceptionnel devienne la norme. Cela signifie développer une véritable scène du capital-risque dans l’arc lémanique. A côté de cela, nous formons plein d’ingénieurs mais pas assez de gens au niveau du développement de produits. 

Cela ne passe-t-il pas par la création d’une business school un peu comme la Sloane School du MIT?

La Sloane School, c’est 120 profs, l’EPFL 350 au total. Si je dois rajouter 100 profs, je ne suis pas sûr que ce serait pour une business school. Cette question concerne d’autres institutions dans le bassin lémanique, au-delà de l’EPFL. Mais le sujet est bien sûr important.

Pas de nouveau bâtiment totem alors?

Pour le moment, nous bâtissons une garderie… Pour le reste, nous construirons en fonction des besoins, des ressources et de la place disponible. Nous pouvons aussi travailler en complémentarité avec d’autres lieux de la région. Un beau projet pourrait démarrer prochainement, mais il est un peu tôt pour en parler.  

Et un deuxième Innovation Park?

Le premier parc est plein, il marche bien, nous aurons peut-être un enjeu de place, mais c’est plutôt bon signe!

Dans l’économie, votre prédécesseur s’appuyait sur un conseil stratégique, le SAB, composé des principaux capitaines d’industrie de la région. Allez-vous maintenir cette structure?

La maintenir et l’étendre. Je connaissais ses membres avant et j’ai pas mal interagi avec certains d’entre eux récemment. C’est encore en discussion, mais je souhaiterais étendre le SAB du côté de la Suisse alémanique. Ce conseil trastégique est important pour l’école, il nous permet d’être en contact avec des personnalités de très haut niveau. 

Vous êtes d’origine alémanique et connaissez bien la Berne fédérale. Peut-on s’attendre à une augmentation de la part de l’EPFL dans le budget? 

La règle d’or historique dans le budget des EPF, c’est la moitié à Zurich, un quart ici et un quart pour les instituts de recherche spécialisés. Cela ne va pas changer. Cela dit, je passe énormément de temps de l’autre côté de la Sarine. Je répète volontiers qu’il y a un F dans EPFL, pour Fédéral. Notre bassin historique est l’arc lémanique, mais nous servons l’ensemble du pays. Je vais voir les entreprises alémaniques comme les entreprises romandes. Je parle aux politiciens alémaniques et aux politiciens romands. Je pense qu’il y a un potentiel de croissance d’étudiants alémaniques ou tessinois.  

Pour rééquilibrer vis-à-vis du nombre d’étudiants étrangers à l’EPFL qui est parfois critiqué ? 

Je vais à Zurich et j’entends l’économie se plaindre du manque de talents. Nous sommes le «talent provider for Switzerland», toute la Suisse. Les trois quarts des étudiants français de l’EPFL prennent un job ici. Pour ceux qui viennent d’ailleurs, la proportion est de deux tiers. La Suisse n’a pas assez d’ingénieurs, de gens formés aux méthodes quantitatives, etc. L’EPFL les fournit. Nous sommes un meilleur fournisseur que des universités étrangères parce que les étudiants qui ont suivi leur cursus ici ont pris un bain de culture suisse, bien utile à nos entreprises.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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