Bilan

«L’avenir de Genève me préoccupe»

A la fois éditeur à Genève et président de la Fédération des entreprises romandes, Ivan Slatkine continue son combat pour promouvoir l’économie romande.
  • Crédits: Guillaume Mégevand
  • La librairie historique à Genève a évolué, avec un Café Slatkine dans ses murs.

    Crédits: Guillaume Mégevand

Le Genevois Ivan Slatkine, récemment élu nouveau président de la Fédération des entreprises romandes (FER), a toujours travaillé sur plusieurs fronts. Depuis qu’il a quitté le Grand Conseil genevois, c’est l’entreprise d’édition familiale et la défense des entreprises romandes qui l’animent. L’ancien député libéral admet toutefois suivre de près ce qui se passe en politique, même si pour l’heure il affirme n’avoir plus envie de retourner dans l’arène.

Il s’inquiète de l’évolution de la politique genevoise: «Depuis l’apparition du MCG qui a entraîné trois blocs empêchant tout consensus, le Parlement dysfonctionne complètement, souligne celui qui se dit humaniste et non dogmatique. D’autant que si l’on compte l’Alliance de Gauche, l’UDC et le MCG, 40 députés sur 100 sont populistes.» Une dérive alarmante, qui va à l’inverse de la tradition politique suisse du centre faite de consensus. «Sans compter l’absence de personnalités politiques charismatiques à gauche qui crée un vide.»

C’est l’une des raisons qui font qu’Ivan Slatkine se sent bien, aujourd’hui, à la tête de la FER. «A la fédération, on a une vision romande et nationale que l’on n’a pas du tout au Grand Conseil. C’est tellement plus intéressant et constructif dans sa dimension.» Ce lobby politique, qui compte 27 000 membres à Genève (beaucoup de micro-entreprises) et 42 000 affiliés en Suisse romande (excepté le canton de Vaud représenté par le Centre patronal), offre de nombreux services aux entreprises. «Nous sommes consultés sur tous les dossiers importants sans être exposés comme un conseiller d’Etat.» Un sacré atout en termes de qualité de vie. 

Depuis sa nomination en septembre 2015, ses objectifs sont de défendre l’économie romande et genevoise et continuer le travail de son prédécesseur Nicolas Brunschwig. «Nous devons lutter contre l’excès de bureaucratie et ramener à la raison les politiciens genevois. Notre rôle consiste aussi à ramener une forme de sérénité dans ce canton», rajoute Ivan Slatkine. Soit trouver des consensus pour affronter les défis de demain plutôt que d’être dans l’immobilisme le plus complet. «Je m’inquiète personnellement de l’avenir du canton de Genève par rapport à celui du canton de Vaud où l’axe PLR-socialiste avec Maillard et Broulis fonctionne. C’est de la politique à la Suisse, consensuelle et pragmatique.»

Heureusement, la FER serait capable de créer des ponts, selon son président. «Je pense que nous avons plusieurs rôles à jouer: premièrement, celui de montrer la dimension humaine du chef d’entreprise qui n’est pas un capitaliste qui cherche à exploiter ses employés. Sa fonction sociale est grande.» Une autre mission est de faire bouger le canton: «Pour cela, il faut que les politiques se réveillent et qu’ils aient une vision à long terme!» Enfin, le lobby tente de faire entendre une voix romande à Berne. «Les élus fédéraux ne consultent pas assez les Romands alors que Genève est le deuxième pôle économique en Suisse après Zurich.»

Malgré ses ambitions dantesques, Ivan Slatkine consacre environ 25% de son temps à la FER, le reste étant réservé aux Editions Slatkine qu’il dirige depuis 1997 aux côtés de son frère et de son père, toujours actifs au sein de l’entreprise. «Je suis un bosseur, je ne compte pas mes heures et mes week-ends consistent en un jour.» Afin de mieux connaître le monde de l’édition, le Genevois, scientifique de formation, avait complété son cursus par un DES en histoire et politique internationale à l’Institut des hautes études internationales. 

Un manuscrit par jour

Les Editions Slatkine, le plus gros éditeur régionaliste et généraliste de Suisse romande, publient environ 250 ouvrages par an. «Nous recevons presque un manuscrit par jour», raconte son directeur. Le groupe, basé à Chavannes-de-Bogis, emploie 80 personnes entre Paris et Genève ainsi qu’au sein de Servidis, deuxième plus grand distributeur de livres en Suisse, dont il est actionnaire.

Son premier domaine d’activité reste l’érudition française avec la publication de thèses extrêmement pointues pour le monde universitaire français sous la marque des Editions Honoré Champion. Sa clientèle principale: les universités qui ont un département de français, partout dans le monde. L’entreprise édite également de la littérature, des guides et des beaux livres thématiques. Elle vient par ailleurs de racheter un petit éditeur régionaliste à Bière, les Editions Cabédita.

Le marché du livre continue cependant à être difficile, la pression de la demande sur les prix étant toujours plus forte. Cela a entraîné une baisse du chiffre d’affaires pour les Editions Slatkine depuis plusieurs années. «Nous avons aussi beaucoup souffert de la force du franc suisse, explique le Genevois; 60% de notre chiffre d’affaires est réalisé en euro. Cela a entraîné une explosion des prix à l’exportation, comme pour toutes les industries tournées vers l’étranger d’ailleurs.» La clé pour trouver de nouvelles sources de revenus? Se diversifier, développer des produits inédits et travailler sur la productivité. 

Ainsi, les Editions Slatkine viennent de lancer une marque à Paris, Slatkine & Cie. Son ambition est d’éditer dix ouvrages par an pour le grand public francophone. «Pour l’heure, nous achetons des droits à l’étranger. Nous aimerions décrocher le best-seller qui se vendrait à 50 000 ou 100 000 exemplaires.» Cette nouvelle marque vient tout juste de publier l’autobiographie de Duke Ellington – 650 pages –, jamais encore traduite dans la langue de Molière. De plus, Slatkine & Cie sortira prochainement la traduction d’un best-seller allemand ainsi qu’un ouvrage d’un psychanalyste anglais déjà traduit dans 32 langues.

«Il faut être présent sur Paris»

«Tout éditeur aimerait un jour connaître un succès comme Dicker», admet Ivan Slatkine qui a pourtant eu un appel de l’écrivain genevois pour son premier roman, écrit avant son best-seller. Mais compte tenu du sujet, il n’a pas donné suite. «Etre éditeur, c’est aimer jouer à la roulette. On ne sait jamais si un ouvrage va rencontrer le public ou pas. Mais il est certain que pour connaître un grand succès de librairie comme celui de Joël Dicker, il faut être présent sur Paris. C’est dans la capitale française que le monde de l’édition francophone vit, que l’on peut maîtriser efficacement l’outil de diffusion et la communication qui sont aujourd’hui le nerf de la guerre. En restant en Suisse, nous sommes vus depuis Paris comme des provinciaux, et la diffusion comme la communication sont particulièrement compliquées.»

Animations culturelles

L’autre actualité du groupe  est l’ouverture du Café Slatkine, un bar littéraire dans l’historique librairie familiale de la rue des Chaudronniers en vieille ville de Genève. L’idée est de proposer des livres à la vente – toute la production Slatkine ainsi que les meilleurs ouvrages des Editions du Seuil et d’Actes Sud – tout en sirotant un verre dans une ambiance sympa. Des animations culturelles y seront proposées, ainsi que des séances de dédicace ou des lectures. 

L’affaire n’a toutefois pas été simple, tant les réglementations genevoises sont contraignantes, raconte l’éditeur. En effet, il faut de nombreuses conditions pour qu’une librairie puisse se transformer en café, sans parler des autorisations nécessaires pour ouvrir un commerce dans la Cité de Calvin. Le Genevois s’interroge sur la volonté réelle de l’administration de soutenir l’économie locale. «Les responsables devraient aller sur le terrain pour se rendre compte des contraintes qu’ont les entrepreneurs. Malheureusement, l’administration, par la complexité des lois et des règlements, n’est plus au service du citoyen. Elle ne facilite ni la création d’entreprise ni l’embauche des gens.» Des lenteurs qui désespèrent parfois encore le président de la FER.

Chantal Mathez

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