Bilan

«L’argent est l’ami de l’art, pas son maître»

Pour la curatrice Adelina von Fürstenberg, les nouveaux acheteurs pénalisent l’art en le considérant comme un produit d’investissement.

«Il y a trente ans, l’art n’avait pas pour but le marché de l’art.» L’une des curatrices d’art les plus connues du monde, Adelina von Fürstenberg, est une pionnière dans la découverte d’artistes talentueux de l’art contemporain. Bilan l’a rencontrée dans son appartement de Florissant, à Genève. Elle explique comment l’art est devenu récemment une affaire d’argent, alors qu’il était jadis une affaire de culture et d’enrichissement de l’être. Arménienne d’origine, née à Istanbul, Adelina von Fürstenberg fonde à Genève en 1974 le Centre d’art contemporain qu’elle dirige jusqu’en 1989. Elle y travaille avec les artistes devenus les plus importants aujourd’hui, mais qui étaient inconnus à l’époque: Andy Warhol, Luciano Fabro, Daniel Buren, John Armleder, Alighiero Boetti et bien d’autres. Ces artistes exposaient pour la première fois en Suisse, mais travaillaient déjà avec de grandes galeries new-yorkaises comme Castelli. A cette époque pionnière, «il s’agissait de montrer des œuvres d’artistes à un public qui n’y avait pas accès. L’art était affaire d’authentiques amateurs, de très grands collectionneurs qui ont créé des musées avec leurs œuvres, explique-t-elle. Ils étaient très proches des artistes.» L’art n’avait pas de «cote», sa valeur marchande était un aspect secondaire. Aujourd’hui, le prix passe au premier plan, observe Adelina von Fürstenberg. Car le profil de l’acheteur a changé. Avec la crise boursière, l’art a été perçu comme une valeur refuge, un actif de thésaurisation. Les investisseurs lui appliquent le même système de valorisation qu’à la bourse. «Ils pensent qu’en mettant les dix noms connus de l’art contemporain dans un fonds de placement, ce dernier gagnera forcément de la valeur. Mais on ne sait pas si ces noms vont durer. Ce sont toujours les mêmes noms qui circulent dans les enchères, car les collectionneurs ne regardent que les listes des maisons d’enchères et les cotes.»

Des prix mirobolants

La nouvelle classe d’acheteurs a fait son entrée ces dernières années: des acquéreurs fortunés, venus des pays de l’Est, d’Asie ou du Golfe. Ils ont compris que l’art a une valeur marchande, mais ne connaissent pas l’artiste qu’ils achètent. Ils sont attirés par le statut social que confère la propriété d’art, qui les introduit dans des cercles privilégiés: «Ils reçoivent alors des invitations de galeries, Gagosian leur envoie son jet privé…» L’effet de l’arrivée de ces acheteurs a été de propulser au firmament les prix de l’art contemporain, «car ils n’ont aucune idée des prix», observe la curatrice. Des artistes comme Jeff Koons ou Anish Kapoor ont vu les prix de leurs œuvres exploser en raison de l’intérêt de ce «nouvel argent». Les artistes sont parfois mécontents de cette évolution et acquièrent leurs propres œuvres aux enchères pour garder le contrôle des prix. Souvent, ils ont cédé leur œuvre pour 10 000 dollars et la retrouvent vendue pour 1 million. Certains artistes ne peuvent plus s’exposer car ils sont trop chers. Très peu de musées peuvent les acheter, d’autant  qu’il faut les assurer à prix d’or. De plus, les institutions publiques du monde occidental ont tendance à couper dans leur budget. «Dès lors, le rôle des musées est mis à mal aujourd’hui. Nombre d’entre eux n’ont plus d’argent pour exposer les belles œuvres.» D’autres œuvres acquises à prix d’or par des pseudoamateurs connaissent un triste sort: elles restent entreposées dans une caisse aux ports francs des années durant ou voyagent d’un dépôt à l’autre. «Les grandes fortunes devraient mieux s’intéresser à l’art et soutenir les musées en leur prêtant leurs œuvres», prône l’experte. Mais quand les œuvres sont si chères, ces collectionneurs rechignent justement à les prêter; corollaires de leur méconnaissance du monde de l’art, ils redoutent le monde des musées et craignent de leur confier leurs œuvres.

«On n’achète pas avec l’oreille, mais avec l'Œil»

Or, pour Adelina von Fürstenberg, le but même de l’œuvre est d’être exposée. «L’œuvre doit être aimée pour être achetée», dit-elle. A cet égard, «l’argent est le compagnon de l’art. Son ami. Donc, il le comprend. Il n’est pas son maître.» A l’origine, l’amateur considérait qu’il s’enrichissait à travers la relation avec l’artiste. Le voir dans son contexte, à l’atelier ou à la galerie, connaître son univers et l’ensemble de sa pensée était le véritable but de ceux qui s’intéressaient à l’art. Dès lors, la curatrice met en garde contre la tendance actuelle qui consiste à acheter une œuvre uniquement pour le nom de l’artiste, comme on achète un sac à main pour la griffe d’une maison de mode: «Ce n’est pas le nom de l’artiste qui fait l’œuvre: c’est de savoir si l’œuvre est importante ou pas. De grands noms peuvent faire des œuvres qui ne sont pas bonnes.» Les ventes aux enchères actuelles ne permettent de voir qu’une fraction de l’œuvre d’un artiste, et l’acquéreur ignore très souvent dans quoi cette œuvre s’inscrit. Connaître toute l’œuvre, c’est savoir par exemple qu’une peinture particulière était en fait le projet qu’avait esquissé l’artiste pour monter sur cette base une exposition. Ce qui fait dire à Adelina von Fürstenberg: «On n’achète pas l’art avec l’oreille, mais avec l’œil. Le regard. Un œil expérimenté résulte d’un effort du collectionneur d’aller voir les expositions, de suivre un artiste. J’invitais les artistes à Genève précisément pour cela.»

Et à l’avenir?

Aujourd’hui, l’art est devenu un produit d’investissement, et il manque cette profondeur. «On voit des artistes dont les œuvres s’échangent à des prix mirobolants, mais on ne sait pas ce qu’ils ont constitué comme «body of art» (socle patrimonial, ensemble d’œuvres, ndlr).» Le système est devenu «autoréférentiel.» Les records enregistrés dans les ventes aux enchères pointent en direction d’une bulle spéculative. Et les antiquaires se plaignent que les œuvres de la Renaissance valent moins qu’une sculpture d’acier de Jeff Koons. Les prix de l’art contemporain vont-ils pouvoir se maintenir à des niveaux si élevés? «L’art n’est pas mathématique, mais les bons artistes durent», répond la curatrice. A noter que les galeries vont procéder à des contrôles antiblanchiment, ce qui pourrait restreindre une partie du flux qui proviendrait actuellement d’activités douteuses. Qu’est-ce qu’un «bon» artiste? Pour un «investisseur dans l’art», il est souvent question de se faire conseiller par des experts. Or, très souvent, constate Adelina von Fürstenberg, ces conseillers en investissement ont travaillé une année ou six mois dans une galerie. Leur objectif est uniquement de vendre. Ce sont donc des commerciaux.  «Pour conseiller quelqu’un, il ne faut surtout pas être un bon vendeur», souligne-t-elle. Mais les nouveaux collectionneurs préfèrent consommer que s’instruire, regrette-t-elle.  Quand on spécule sur l’art, on connaît mal son univers. Or même et surtout pour investir, mieux vaut comprendre le domaine. La curatrice observe qu’il faut s’intéresser à 10 artistes, étudier leurs œuvres, sachant que deux vont probablement se distinguer et devenir très importants. Mais elle note que les acheteurs actuels font souvent l’acquisition de 10 œuvres à la fois sans discernement, sans bien connaître les auteurs, juste parce que ces noms sont à la mode. Ils font donc souvent des flops. La marchandisation de l’art passe aussi par des foires d’art contemporain comme Frieze. Les Frieze Masters, qui ont eu lieu en octobre de cette année à Londres, ont été l’occasion d’un joyeux mélange de genres artistiques, dans le but de vendre un maximum d’œuvres, face auquel Adelina von Fürstenberg ne cache pas sa désapprobation. Cela dit, elle est optimiste: les nouveaux acheteurs d’art vont peut-être apprendre l’art et ouvrir leurs propres musées un jour. Elle n’exclut pas que l’on assiste à un basculement culturel vers les nouvelles puissances économiques, où des ressources existent pour soutenir les musées. Avec le même état d’esprit qui l’animait à ses débuts lorsqu’elle exposait les grands artistes occidentaux, Adelina von Fürstenberg travaille aujourd’hui avec des artistes indiens, africains, sud-américains, chinois, moyen-orientaux. «L’art, c’est l’action de faire, c’est le processus de création de l’œuvre. Le reste n’est que le produit.»

Crédits photos: Lionel Flusin

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

Myret Zaki est journaliste indépendante et responsable de la Filière communication au CFJM (Centre de formation au journalisme et aux médias). Entre 2010 et 2019, elle a travaillé au magazine Bilan, assumant la rédaction en chef à partir de 2014. Elle avait auparavant travaillé au Temps de 2001 à 2009, dirigeant les pages financières du journal. Ses débuts, elle les avait faits à la banque Lombard Odier dès 1997, où elle a appris les fondements de l'analyse boursière. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage d'investigation, "UBS, les dessous d'un scandale" qui lui vaut le prix Schweizer Journalist. En 2010, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale", puis en 2011 "La fin du dollar" qui prédit la fin du statut de monnaie de réserve du billet vert. En 2016 elle signe «La finance de l'ombre a pris le contrôle».

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