Bilan

«Il faut sortir de la culture de discrétion»

Toujours réticentes à s’exprimer en public, les femmes gagneraient à faire valoir leur regard et leur style. A l’âge digital, leur parole se libère. Un peu.
  • Esther Mamarbachi, productrice d’«Infrarouge».

    Crédits: Louvion/TSR
  • Victoria Marchand, rédactrice en chef de Cominmag. 

     

    Crédits: Louvion/TSR
  • Michaela Troyanov, administratrice et avocate.

    Crédits: Louvion/TSR
  • Renata Libal, rédactrice en chef d’«encore!».

    Crédits: Louvion/TSR

Le constat: les femmes participent peu au débat public. Elles aiment rarement s’exposer dans les médias. Dans les entreprises, elles osent peu se mettre en avant. Sur les réseaux sociaux, elles se risquent rarement à exprimer des opinions. Quels sont leurs arguments? «Je ne me sens pas légitime», «je n’aime pas le conflit», «je n’ai pas besoin de visibilité pour être heureuse», «je suis quelqu’un de discret par nature». Or, comme l’écrivait en 2013 la femme d’affaires Sheryl Sandberg dans son best-seller En avant toutes, «on ne parle pas assez du risque de se mettre volontairement en retrait». 

Qu’en est-il sur la scène médiatique suisse? La RTS en fait régulièrement l’expérience lorsqu’elle veut inviter des expertes sur ses plateaux télévisés. «Les femmes sont plus difficiles à trouver, et quand on les trouve, plus difficiles à convaincre», résume Esther Mamarbachi, productrice d’Infrarouge. D’une part, poursuit la journaliste, «elles sont moins représentées dans les sphères dirigeantes, ce qui offre moins d’options au départ. Ensuite, elles sont moins attirées par la lumière, réfléchissent davantage avant de venir sur un plateau, se posent plus de questions de légitimité.»

Rarement un homme dira: «Pensez-vous que je sois la bonne personne?», sourit Esther Mamarbachi. Elle relève aussi le facteur de l’agenda, à ne pas sous-estimer: celui des femmes est par définition chargé, et elles auront plus de mal à faire d’un passage à la TV leur priorité.

«Les femmes ont d’abord été sollicitées comme expertes, ou par rapport à leur fonction hiérarchique. Or, elles ne se sont pas reconnues dans cette approche, analyse Victoria Marchand, rédactrice en chef de Cominmag, site destiné aux professionnels du marketing, de la communication et des médias. Dans une hiérarchie, vous avez toujours un supérieur, et elles craignent typiquement de commettre un impair. Un expert sait tout, et cela ne correspond pas à l’idée que les femmes se font d’elles-mêmes. Si bien que, souvent, elles donnent le nom d’un homme ou de leur supérieur.»

 Car la perception diffère largement, s’agissant d’affirmation de soi, estime Renata Libal, rédactrice en chef d’encore!, magazine du Matin Dimanche: «Pour un homme, couper la parole pour affirmer son opinion passe souvent pour un signe de personnalité. Pour une femme, c’est moins acceptable, on n’y voit que de l’impolitesse.» Face à des codes qui restent contraignants, elle prône de «sortir de la culture de la discrétion ou de la séduction comme stratégie numéro un, mais pas toujours, ajoute-t-elle. Quelques fois, pour faire passer une idée, mieux vaut se faire charmante et manœuvrer pour que son interlocuteur se sente valorisé. C’est désespérant, mais cela reste redoutablement efficace face à des personnalités dominantes.» 

A cet égard, internet s’avère le meilleur ami de l’expression féminine. Aujourd’hui, relève Victoria Marchand, le web a libéré les vocations médiatiques de plus d’une femme: «Grâce aux réseaux sociaux, tout le monde apprend à gérer son image, à s’exposer, à mieux parler face à une caméra, à exercer sa voix, à tester son apparence. Il faut l’avoir fait des centaines de fois pour y être bon. Cela prend du temps, mais on peut le faire à moindre coût.» Une femme qui a une communauté en ligne gagne une légitimité. Visible, elle existe en tant qu’experte, cette fois, grâce à une validation extérieure. 

 «Forcément, nous aurions tout à gagner à être plus visibles, à intervenir davantage, estime Esther Mamarbachi, qui a toujours refusé d’avoir des femmes quotas sur Infrarouge, mais qui veille à un bon équilibre hommes-femmes à compétences égales. Il ne s’agit pas de multiplier les sujets spécifiquement féminins, préconise-t-elle. Il s’agit, surtout, qu’on entende des femmes sur tous les sujets, car leur regard est celui de la moitié de la société.»

Pour Victoria Marchand, «les femmes doivent évidemment être visibles, créer des communautés, prendre leur place. Sur le web, il faut du storytelling, un talent qu’ont souvent les femmes, quand elles se livrent avec leurs aspérités et leur authenticité.» 

Administratrice, un art

Dans les conseils d’administration, prendre la parole est un art, qu’il faut maîtriser, selon Michaela Troyanov, avocate et administratrice indépendante chez PostFinance, Compenswiss et la Banque Syz. Elle préconise l’observation patiente, lors des premières séances, des personnalités et de la dynamique au sein du conseil, de la stratégie et de la culture d’entreprise. Au début d’un nouveau mandat, il s’agit de s’investir dans un travail d’acquisition de connaissances et de construction de relations au sein de l’entreprise, pour asseoir sa crédibilité. On a la parole lorqu’on est crédible.

«Il faut six à douze mois pour être confortablement assise dans le siège de pilotage», estime-t-elle. Ne pas rentrer dans un conseil et prendre la parole quand on n’a pas fait son «homework», met-elle en garde. En d’autres mots, ne pas sauter sans filet. «C’est par des interventions ciblées dans des domaines où on est experte que l’on installe sa crédibilité, et aussi dans les discussions de fond en posant des questions ouvertes, en travaillant en team avec les collègues et en proposant des solutions adaptées et innovantes. Une méthode éprouvée par Michaela Troyanov depuis des années. «Une fois votre place acquise, c’est donnant-donnant: c’est vous qui persuadez une fois, c’est vous qui êtes persuadée une autre fois.» Le leadership, selon elle, c’est intervenir «à bon escient».

Si la parole des femmes devient nécessaire, c’est aussi parce que la diversité est essentielle en période de changement. «Dans bien des secteurs, les clients sont des femmes, les actionnaires sont des femmes», note Michaela Troyanov, qui plaide pour ouvrir les cercles de décision en général aux natifs digitaux, à des représentants de la clientèle, à des compétences diversifiées. Et dans ce bassin élargi, il se trouvera, nécessairement, un vivier de femmes hautement qualifiées.  

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

Du même auteur:

L'INSEAD délivre 40% de MBA en Asie
La bombe de la dette sera-t-elle désamorcée ?

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."