Bilan

«Il faut faire entendre des voix différentes»

L’information est le nouveau champ de bataille. «Les médias russes apportent un regard complémentaire aux médias occidentaux», plaide Anna Belkina, de la chaîne de TV russe RT, qui totalise 100 millions de téléspectateurs chaque semaine.

Eric Hoesli, fin connaisseur de la Russie, et Anna Belkina, rédactrice en chef adjointe de la chaîne RT International.

Crédits: Dr

RT, la chaîne disruptive. C’était le thème de l’intervention d’Anna Belkina, rédactrice en chef adjointe de Russia Today (RT). Venue de Moscou, elle a débattu récement avec des journalistes romands au château de Coppet (GE), à l’invitation de Frederik Paulsen, consul général honoraire de la Fédération de Russie.

« L’information n’est pas quelque chose d’objectif, ne l’a jamais été, et aujourd’hui moins que jamais», a-t-il lancé en préambule. Eric Hoesli, ancien rédacteur en chef du Temps, aujourd’hui journaliste et professeur, a évoqué en introduction un «climat de politique internationale extrêmement agressif, fait de discours belliqueux, d’accusations graves, de mesures militaires et de banalisation de déclarations insultantes de la part de responsables gouvernementaux».

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Modérant la table ronde, il a souhaité une «discussion sereine» au sujet du «nouveau champ de bataille» qu’est devenue l’information, prélude à une «guerre plus vaste qui ne dit peut-être pas encore son nom». Dans cette bataille de l’information, un acteur fait beaucoup parler de lui: Russia Today, une chaîne de télévision financée par le Gouvernement russe. Lancée il y a treize ans, la chaîne, rebaptisée RT, est devenue depuis mondiale. Une chaîne qui dérange nettement dans certains milieux politiques et médiatiques d’Europe et des Etats-Unis.

100 millions de téléspectateurs hebdomadaires

«Nous nous considérons comme une chaîne disruptive, a commencé Anna Belkina. Nés en 2005, nous avons aujourd’hui 8 chaînes, en 6 langues, 100 millions de téléspectateurs hebdomadaires dans 47 pays, en hausse de 33% en deux ans. Nous avons 190 millions de visiteurs par mois sur le site et sommes la première chaîne TV de news sur YouTube, avec plus de 5 milliards de vues.»

Jusqu’ici, souligne Anna Belkina, le monde avait une seule voix principale vers laquelle se tourner pour s’informer des affaires du monde, la voix occidentale, incarnée par de puissantes chaînes comme CNN et BBC. «Nous avons voulu offrir une perspective alternative sur l’actualité mondiale, faire entendre des voix différentes, défier les narratifs établis.»  

Perte de confiance 

Elle estime que le succès de RT est venu du fait que nombre de citoyens perdaient confiance dans les «médias mainstream». «Les gens savaient que le monde était un peu plus complexe que ce qui était trop souvent présenté comme blanc ou noir. Les infos ne reflétaient pas ce qu’ils voyaient au quotidien tout près de chez eux, et leurs voix n’étaient pas entendues. La réalité est que la demande était là avant même l’arrivée de RT.» 

Comme nombre de médias européens ou américains se prévalent ouvertement, sur leur site web, de porter la voix de leur pays, elle estime que RT «complète la vision du monde.» Malheureusement, observe-t-elle, la chaîne rencontre une vive résistance aux Etats-Unis et en France, où elle est décriée et menacée de fermeture «par ceux-là même qui donnent des leçons de liberté d’expression à la Russie». Ces comportements ne font que perpétuer, assure-t-elle, le problème de perte de confiance dans les médias occidentaux. 

Question autour d’un média d’Etat

«RT n’est objectivement pas pour moi la première référence, car BBC ou CNN ont acquis, après des décennies de travail, une crédibilité qui justifie que ces médias soient la première référence, a indiqué Patrick Chaboudez, présentateur de l’émission Tout un monde  à la RTS (La Première). J’utilise RT comme un complément qui peut être comparé, toutes proportions gardées, avec Fox News  aux Etats-Unis.» Ce sont, pour lui, «des médias qui affichent leurs points de vue, qui sont clairs, mais pas complets». 

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Patrick Chaboudez s’interroge par ailleurs sur ce que signifie «alternatif». «Alternatif à quoi? A des médias biaisés, pas crédibles? C’est un faux procès, qui entache en retour la crédibilité de RT. En revanche, RT peut compléter les médias existants avec une vision plus globale.» Il y a ensuite la question d’un média d’Etat, ajoute-t-il, une chaîne financée par un gouvernement. «Tant que la chaîne ne fait pas d’interview critique de Poutine, le doute sera permis quant à son objectivité.»

De son côté, Eric Hoesli s’interroge si l’émergence de nouveaux médias comme RT ou Al Jazeera n’est pas le reflet d’un changement dans le monde, de sa multipolarité et de sa complexité croissante. «Dès lors, n’est-il pas logique et naturel qu’il y ait un contrepoids à la vision occidentale, et celle-ci peut-elle espérer conserver un monopole médiatique alors que les pays du Golfe, la Russie ou la Chine développent leurs propres médias internationaux?» L’idéologie n’est d’ailleurs pas la seule explication, selon lui: la technologie a joué un rôle majeur en démultipliant les plateformes et fragmentant les sources d’information.

Stéphane Bussard, journaliste au Temps qui a été correspondant aux Etats-Unis, se dit sensible au sujet de la diversité des points de vue. Il estime que chaque journaliste couvre un sujet à partir de son héritage socioculturel et voit comme nécessaire qu’il y ait d’autres visions du monde. «Mais il faut que cette diversité réponde à des critères journalistiques», estime-t-il. 

Le poids accru de l’argent

Pour le journaliste et homme politique Guy Mettan, la russophobie existe en Occident et, depuis quinze ans, le monde est entré dans une guerre de l’information, en particulier depuis la guerre de Yougoslavie en 1992, quand la presse occidentale a pris fait et cause pour les Bosniaques et contre les Serbes. Ensuite, la couverture des guerres et crises d’Irak, de Géorgie, et d’Ukraine a accru la contestation de l’ordre informationnel et d’une vision unique du monde. Lui ne se contente plus de lire la presse romande sur des sujets comme la guerre de Syrie, mais consulte aussi des sources russes (RT et Sputnik News), ou iraniennes ou chinoises, afin de se faire une idée plus complète de la situation. «Il faut tout lire, s’informer de façon diversifiée», conclut-il. Enfin, Guy Mettan s’inquiète du «poids accru de l’argent qui, à travers divers groupes d’intérêts, ONG, entreprises, est dépensé pour diffuser des points de vue et modifier notre vision du monde.» 

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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