Bilan

«Il faut donner de la valeur à l’eau»

A force de surexploiter ses réserves d’eau douce, l’humanité court à sa perte, estime Peter Brabeck-Letmathe. L’ancien président et administrateur délégué de Nestlé et fondateur du 2030 Water Resources Group reconnaît toutefois la difficulté de donner un prix à l’eau pour ne plus la gaspiller.

"Plus on puise l’eau en profondeur, plus celle-ci est contaminée par l’arsenic. Au Bengladesh, 30% de la population est intoxiquée."

Crédits: Fabrice COFFRINI / AFP

«L’eau est notre plus grand défi à relever»: le regard vif, Peter Brabeck-Letmathe nous reçoit dans son bureau, au siège de Nestlé Suisse à La Tour-de-Peilz (VD). Si l’ancien président de la multinationale ne s’occupe plus des affaires de cette dernière, il continue à se passionner pour l’eau. Il suit toujours les activités du 2030 Water Resources Group (2030 WRG) qu’il a fondé en 2008 et quitté l'an dernier. Cette organisation portée par 14 pays, aujourd’hui intégrée à la Banque mondiale, rassemble 642 partenaires représentant gouvernements, secteur privé, société civile, organisations internationales et non gouvernementales.

Bilan: Quel est le constat du 2030 Water Resources Group?

Peter Brabeck-Letmathe: Un constat alarmant. Cette année, les ressources mondiales en eau douce sont surexploitées de 30%. Dans douze ans, le déficit atteindra 40%, ce qui nous conduit à une catastrophe planétaire. Nous continuons à pomper une eau fossile non renouvelable, enfouie sous terre depuis plusieurs dizaines de milliers d’années. Au Sahara septentrional, les réserves d’eau souterraines qui s’étendent sur l’Algérie, la Tunisie et la Lybie ont, comme le pétrole, une durée de vie limitée. Un aqueduc de 500 kilomètres achemine l’eau du grand Sud libyen, trouvée lors de forages pétroliers, à la région de Tripoli. Ailleurs, comme en Inde ou aux Etats-Unis, l’épuisement des eaux fossiles et des aquifères va bon train. Plus on puise l’eau en profondeur, plus celle-ci est contaminée par l’arsenic. Au Bengladesh, 30% de la population est intoxiquée.

Quelles mesures prendre pour économiser l’eau?

La première mesure à prendre est de donner de la valeur à l’eau. Mais dès que je dis cela, je suis immédiatement critiqué.

Depuis un documentaire diffusé en 2005, on continue à vous reprocher d’avoir affirmé que l’eau avait une valeur marchande et qu’elle ne faisait pas partie des droits de l’homme.

C’est précisément le 2030 WRG qui a proposé aux Nations Unies de considérer l’eau comme un droit de l’homme. Prétendre que j’y serais opposé n’a donc aucun sens. Mais comme je l’ai déjà précisé, cette eau indispensable à l’hydratation et à l’hygiène ne représente qu’1,5% de l’eau utilisée par l’humanité. Pour préserver nos ressources, il est indispensable de donner de la valeur aux autres 98,5% qui servent notamment à remplir les piscines, laver les voitures, arroser les terrains de golf et surtout à l’agriculture. Laquelle, avec l’irrigation, représente 71% de la consommation totale.

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Pourquoi donner de la valeur à l’eau?

Pour ne plus la gaspiller! Une étude de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) révèle qu’on utilise globalement 2,5 fois plus d’eau qu’il n’est nécessaire pour l’arrosage des végétaux. Comme elle ne coûte quasiment rien, on la consomme sans discernement.

Le prix des produits, notamment alimentaires, serait donc sous-évalué?

En effet. Pour produire un hamburger qui ne coûte qu’un dollar aux Etats-Unis, on a besoin de 350 litres d’eau. Pour fabriquer un T-shirt qui s’achète quelques francs, 20.000 litres sont nécessaires. Si le coût environnemental de l’eau était pris en compte, le prix de ces marchandises serait plus élevé. Producteurs et fabricants seraient dès lors plus attentifs dans leur consommation de ce précieux liquide.

Fixer une valeur à l’eau, est-ce vraiment possible?

Oui mais c’est très complexe. Contrairement au CO2 qui a une dimension planétaire, l’eau doit toujours être considérée localement. Un kilo de CO2 non émis en Suisse, aux Etats-Unis ou au Sahel, c’est un kilo d’épargné sur l’ensemble de la planète. Un litre d’eau économisé en Suisse, cela ne touche ni le Sahel ni la Chine. Sa valeur n’est donc pas la même selon les pays, voire les régions. C’est pourquoi le 2030 WRG étudie depuis 2008 la situation particulière dans chacun des 14 pays concernés.

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Quels enseignements en avez-vous tirés?

Sans une réelle volonté des autorités politiques de gérer l’eau de manière responsable, rien n’est possible. Or cette gestion est confiée à une kyrielle de ministères et départements, aux intérêts souvent contradictoires, de l’agriculture aux infrastructures en passant par l’industrie. Il manque un ministère de l’eau qui serait doté d’un pouvoir décisionnel fort. Une telle organisation aurait peut-être empêché la culture intensive de coton qui a asséché la mer d’Aral. Elle aurait également arrêté cette folie du biocarburant et du biodiesel dont la production d’un litre engloutit respectivement 4600 et 9800 litres d’eau. Une absurdité écologique!

Vous êtes à l’origine de Pure Life, la marque d’eau en bouteille la plus vendue dans le monde. On vous a notamment reproché de la réserver aux classes moyennes et aisées, cette eau étant bien trop chère pour les plus déshérités, notamment au Pakistan qui a été son premier marché test. Comment recevez-vous ces critiques?

Elles ont totalement infondées. A Karachi, la classe moyenne a accès à une eau potable, sans réelle valeur marchande, qui est subventionnée par le gouvernement. Dans les bidonvilles, la population en est privée et doit acheter à des marchands ambulants de l’eau souvent de mauvaise qualité, en payant dix à vingt fois ce que paient les gens aisés. Qui est responsable de cette situation? Dans sa dimension de droit humain - pour satisfaire les besoins vitaux de l’homme - l’eau est l’affaire des gouvernements, non des entreprises privées. C’est à l’Etat d’entretenir les réseaux de distribution d’eau potable. Encore une fois, si l’eau avait de la valeur économique, elle serait traitée plus sérieusement par les pouvoirs publics qui réaliseraient les investissements nécessaires à sa gestion.

Une entreprise comme Nestlé ne pourrait-elle pas pousser certains gouvernements à prendre leurs responsabilités?

Je ne pense pas. C’est pour cette raison que j’ai fondé le 2030 WRG qui regroupe des représentants du secteur public et privé ainsi que des ONG. Une entreprise, a fortiori une multinationale, ne peut agir seule sans risquer d’être accusée de ne songer qu’à servir ses propres intérêts.

C’est un reproche qui vous a aussi été fait. En avez-vous été affecté?

Quand au moment de ma nomination comme président et administrateur délégué de Nestlé, certains médias affirmaient que Peter Brabeck-Letmathe ne pensait qu’à doubler sa rémunération, au tout début j’en étais choqué. Mais cela ne m’a finalement pas atteint. En revanche, ma mère m’a envoyé une lettre dans laquelle elle écrivait en substance: «Je pensais que je t’avais éduqué autrement. N’oublie pas que la chemise du mort n’a pas de poche». Cela m’a touché. Mais comment faire pour que les gens ne croient pas que le patron d’une multinationale n’a d’autre intérêt que de réaliser, pour lui seul, un maximum de profit? On ne voit et on ne croit que ce que l’on veut bien voir et croire.

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Comment imaginez-vous l’avenir de notre monde?

Je me demande surtout s’il sera encore humain. L’intelligence artificielle (A.I) est désormais une réalité. Tant que les hommes seront maîtres de la décision finale, l’A.I ne sera qu’un outil, aussi perfectionné soit-il. Mais si c’est elle qui se met à décider, débarrassée de toute émotion, alors l’humanité telle que nous la connaissons sera bien différente. Bien des problèmes de notre planète seraient résolus si les décisions n’étaient plus encombrées d’émotions. Il n’y aurait plus un manque d’eau si les méthodes d’Israël pour l’agriculture ou la gestion de l’eau domestique à Singapour étaient appliquées au reste du monde.

Pour résoudre les problèmes de l’humanité, il ne faudrait donc plus d’humains?

Non bien sûr! Mais peut-être moins de décisions guidées par des émotions qui trop souvent nous paralysent.

Philippe Le

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