Bilan

«Formellement, Sepp Blatter n’a pas démissionné»

Les mésaventures de Sepp Blatter avec les autorités américaines rappellent de cuisants souvenirs à François Carrard, ancien directeur général du Comité international olympique.

Me François Carrard, ancien directeur général du CIO.

Crédits: Dr

«J’ai été pris par surprise comme tout le monde, mais je réfute l’analyse un peu simpliste faite aujourd’hui dans bon nombre de médias. Sepp Blatter n’a pas simplement démissionné ou jeté l’éponge en cédant aux pressions», analyse Me François Carrard. L’avocat lausannois connaît bien Sepp Blatter et le monde du sport en général. Il a été le directeur général du Comité international olympique durant 14 ans, le bras droit des présidents Juan Antonio Samaranch et Jacques Rogge, de 1988 à 2002.

«Les médias mésestiment l’intelligence et la personnalité du Haut-Valaisan. En fixant un congrès extraordinaire où il remettra son mandat à disposition, il montre que c’est là sa décision de partir quand il le jugera bon. La date de ce congrès n’est du reste pas fixée, elle pourrait avoir lieu jusqu’en mars 2016, dont je note que c’est le mois de ses 80 ans. D’ici là, même s’il a annoncé qu’il ne sera pas candidat, il va sans doute essayer de mettre des réformes en place et de préparer sa succession; il devra agir vite.»

Les mésaventures de Sepp Blatter avec les autorités américaines rappellent de cuisants souvenirs à François Carrard. En décembre 1998, des membres du CIO avaient été accusés d’avoir reçu des pots-de-vin et des cadeaux de la part du comité d’organisation des Jeux d’hiver 2002 à Salt Lake City. L’affaire avait entraîné l’exclusion de 10% des membres du CIO, notamment de Sud-Américains et d’Africains, et l’adoption de nouvelles règles au sein du Comité olympique.

 

Le Département de la justice américaine avait lancé des poursuites contre certains membres du comité d’organisation américain, mais toutes les parties avaient été finalement acquittées: «Je me rappelle qu’à l’époque, le socialiste genevois Jean Ziegler avait été jusqu’à demander au Conseil fédéral que la Suisse se retire du CIO, - ce qui, du reste, n’était juridiquement pas possible, les Etats n’étant pas membres de l’organisation - se souvient Me Carrard qui continue à 77 ans de pratiquer très activement le métier d’avocat et de conseiller juridique au plus haut niveau. Pour lui, le fait même que ce soit la nouvelle ministre américaine de la justice, Loretta Lynch qui a dirigé la conférence de presse accusant la FIFA de corruption, et non un simple procureur, est un signe qui ne trompe pas et qui dénote une volonté politique caractérisée à un très haut niveau. Les Américains prennent la chose au sérieux: «Et pourtant le football aux Etats-Unis est considéré comme un sport mineur, voire ethnique. Rien à voir avec le baseball ou le basketball.»

«A l’époque où le CIO était aussi dans le collimateur du FBI, la corruption privée (celle qui ne vise pas les autorités publiques) n’était pas punissable par la loi suisse, rappelle l’avocat lausannois. J’avais contacté un juge d’instruction vaudois pour qu’il ouvre une enquête, mais en vain. Il a fallu attendre une convention européenne de 2005, à laquelle la Suisse s’est finalement rangée par le biais de la loi sur la concurrence déloyale, pour que cela de vienne un délit».

Réformes de structures 

Dans les réformes de structures que suggère l’ancien directeur général du CIO, il préconise la suppression du droit, pour les confédérations continentales, de désigner et nommer elles-mêmes la plupart des dirigeants de la FIFA. Ces dirigeants doivent être élus par les 209 fédérations et les candidatures doivent préalablement être validées par une commission de candidature indépendante qui devra examiner la situation personnelle de tous les candidats, tant sur le plan professionnel que financière ou morale. Le système doit être modifié de telle sorte que le président ne soit plus l’otage de puissantes confédérations continentales que ni lui-même, ni la FIFA peuvent contrôler. En définitive, «le scandale actuel n’est pas tant la question de la personne de Blatter, que celle du système et des structures. Aujourd’hui, ceux qui croient que le départ du Valaisan va résoudre tous les problèmes se trompent lourdement. »

Le CIO et les Fédérations sportives basées à Lausanne pour la plupart pourraient-elles subir les mêmes affres que la FIFA? Pour Me Carrard, personne n’est à l’abri d’une affaire de corruption: «La question peut se poser à n’importe quel moment et pour n’importe quelle organisation sportive ou autre. Il faut faire la différence entre les professionnels qui travaillent au sein de ces fédérations et certains dirigeants, souvent bénévoles ou prétendus tels qui échappent à tout contrôle et peuvent être davantage soumis à la tentation».

Quant à la menace de mettre fin aux exemptions fiscales d’organisations à buts non-lucratifs, il distingue: «Ces fédérations basées en Suisse touchent des revenus provenant essentiellement de l’étranger, dont une part infime est suisse et qui sont redistribués dans le monde entier au profit du sport. Que les parts suisses soient imposées, je n’y vois pas de problème particulier. En outre, le personnel des fédérations comme celui du CIO paie normalement ses impôts.»

                                               

Grivatolivier
Olivier Grivat

JOURNALISTE

Lui écrire

Olivier Grivat est journaliste indépendant après avoir été rédacteur en chef adjoint de 24 Heures et travaillé 30 ans chez Edipresse. Licencié en droit, il s’est spécialisé dans les reportages et les sujets économiques (transports, énergie, tourisme et hôtellerie). Il a écrit plusieurs ouvrages, notamment sur la jeunesse suisse du roi de Thaïlande et la marine suisse de haute mer.

Du même auteur:

Il transforme le vieux papier en «or gris»
Ces couples qui se tirent vers la réussite

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."