Bilan

«Chaque citoyen suisse a perdu environ 10 000 francs»

Marc Faber, le gourou des marchés financiers, dénonce la «mauvaise politique» de la BNS. Il n’écarte pas une faillite du Japon et une récession en Chine.
  • «Je n’ai aucune confiance dans les banques centrales. Elles sont gérées par des idiots».

    Crédits: Tina Sturzenegger
  • Pour Marc Faber, «nous vivons toujours au milieu d’une énorme bulle financière».

    Crédits: Ali Atmaca/Getty Images
  • Très médiatique, Marc Faber ne croit pas à un Grexit, mais aimerait voir la Grèce sortir de l’UE et se redresser ensuite.

    Crédits: Dr
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Toujours à contre-courant, jamais sa langue dans sa poche, Marc Faber a le mérite d’oser faire des prédictions sur les marchés, un exercice de haute voltige. Le stratège d’origine suisse et de renommée mondiale, auteur de la newsletter «Gloom, Doom & Boom Report», livre à Bilan ses vues sur les différentes zones géographiques, les politiques monétaires et les devises.

Il y a près de quatre mois, la Banque nationale suisse (BNS) a subitement décidé d’abandonner l’arrimage à 1,20 franc suisse pour 1 euro. Comment jugez-vous ce changement?

C’était une bonne décision. Mais la mauvaise politique a été l’introduction du taux plancher en 2011 par Philipp Hildebrand. Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi la BNS l’a introduite, mais, à l’époque, il y avait certainement une pression à la hausse sur le franc suisse. La BNS aurait mieux fait de choisir un panier de devises et de laisser un peu flotter le franc suisse, comme le fait Singapour avec sa monnaie. 

L’économie helvétique, comparativement aux autres pays européens, a relativement bien performé durant les dernières années. C’est cela qui a provoqué une énorme pression sur le franc suisse. Et lorsque l’UE a commencé à dégringoler, la BNS a eu peur de perdre beaucoup d’argent et a abandonné le taux plancher.

Mais cette décision a un coût. Il faut voir les pertes qui ont été inscrites en raison de ses interventions. En fait, chaque citoyen suisse a perdu environ 10  000 francs. C’est la raison pour laquelle je n’ai aucune confiance dans les banques centrales. Elles sont gérées par des idiots.

Comment voyez-vous l’évolution du franc par rapport à l’euro et au dollar cette année?

On observe certes une amélioration de la balance commerciale aux Etats-Unis. Mais y fabriquer des produits n’est pas particulièrement compétitif, même si les coûts de l’énergie sont plus bas que dans le reste du monde. Le dollar a été très fort, et je ne pense pas qu’il s’écroulera tout de suite. 

Cela nous ramène à la politique monétaire. Au Japon, en Europe, y compris en Suisse, les taux des obligations d’Etat à dix ans sont ridiculement bas. Dans le cas de la Suisse, il est même négatif, ce qui fait qu’un honnête épargnant aura moins d’argent dans dix ans s’il le prête à l’Etat. En France et en Allemagne, les taux des obligations sont respectivement inférieurs à 0,4 et 0,1%. Cela est dû aux manipulations des banques centrales.

En comparaison, les taux des obligations des Etats-Unis sont très attractifs, car ils s’élèvent à près de 1,9%. Si je suis un fonds souverain ou une caisse de pension, je privilégierais les obligations américaines. C’est cela qui soutient d’une certaine manière le dollar et provoque un impact négatif sur l’euro. 

En Europe, nous faisons face à une monnaie qui se déprécie, des actions relativement bon marché. Je peux acheter des titres d’entreprises espagnoles qui m’offrent un dividende de 4%, tandis que le taux des obligations de l’Espagne s’élève à moins de 1,5%. En Suisse aussi, je peux acheter Nestlé et je reçois un dividende de 2,5 à 3%, ce qui est plus avantageux que les obligations de la Confédération. 

Mais pour revenir à votre question, sur le long terme, le franc devrait s’apprécier face à l’euro et au dollar. A court terme, il est plus compliqué de faire des prévisions. Il y a un an et demi, si quelqu’un avait dit que l’euro s’écroulerait à ce point face au dollar, peu de personnes l’auraient cru.

Pensez-vous que le marché obligataire aux Etats-Unis subira une correction cette année?

Je ne suis pas si négatif sur les obligations du Trésor, alors que d’autres que moi l’étaient il y a un an. Le rendement des obligations américaines à trente  ans a atteint 29% l’an dernier, 11% sur dix ans, ce qui est meilleur et moins risqué que le S & P. Je ne suis toutefois pas sûr que les obligations poursuivront leur rallye, mais je n’aurais jamais imaginé dans toute ma vie que les taux des obligations des Etats européens comme l’Espagne, l’Italie et de la France seraient inférieurs à ceux des bons du Trésor américain. 

La Fed augmentera-t-elle les taux d’intérêt cette année?

Non, je ne le pense pas. Car d’une part l’économie aux Etats-Unis, contrairement à ce que tout le monde dit, a ralenti considérablement durant les six derniers mois et que, d’autre part, le dollar s’est renforcé. 

Sur les marchés financiers, on est retourné à des leviers de 50: 1. Cette évolution vous fait-elle peur?

Je pense que nous vivons toujours au milieu d’une énorme bulle financière. Si on compare la dette mondiale totale par rapport au PIB global, les niveaux sont 30% plus élevés qu’en 2007. Aucun désendettement ne s’est produit. Si les taux d’intérêt augmentent, on ne sait pas quel sera l’impact en raison du niveau colossal d’endettement. Mais je ne prévois pas une fin heureuse.

L’économie chinoise a ralenti. Le PIB n’a augmenté que de 7% au premier trimestre. Cela vous préoccupe-t-il?

Tout d’abord, il faut croire au Père Noël pour penser que le PIB de la Chine a crû de 7%. La croissance est de maximum 3 à 5% et encore, je n’en suis pas si sûr. Il existe tellement de statistiques qui indiquent que l’économie chinoise a ralenti significativement. Il se peut même que la Chine soit en récession. Je ne fais donc plus attention à la publication des statistiques du gouvernement chinois, car elles ne reflètent pas la réalité.

Vous ne pariez donc pas sur la Chine...

En Chine, il y a une grande quantité de liquidités, ce n’est donc pas un problème. Lorsque le marché immobilier a cessé de grimper, je me suis dit que les fortunes se déplaceraient. Elles ne pouvaient pas aller à Macao en raison du resserrement des crédits et de la lutte anticorruption. Les spéculateurs devaient donc privilégier les actions et cela s’est effectivement produit. Durant les neuf derniers mois, les actions chinoises ont grimpé de 80%.

Il y a eu de grands mouvements de spéculation avec des volumes élevés, comme cela s’était d’ailleurs produit aux Etats-Unis en 1982. Les actions avaient à l’époque chuté de 70% en un an, et d’un jour à l’autre, elles se sont envolées. Des spéculateurs s’étaient concentrés sur des entreprises informatiques. Ensuite, une correction importante s’est produite en 1983 et 1984, mais les forts volumes initiaux ont constitué les premiers signaux de la création d’un marché haussier. En Chine, le marché pourrait donc certainement corriger de 30%, mais il restera haussier. Je profiterais donc d’une correction comme opportunité d’achat, mais n’achèterais pas des actions chinoises maintenant. 

Vous êtes connu pour apprécier l’or. A près de 1200 dollars l’once, est-ce le bon moment d’acheter?

Oui, et j’en achète en quantité raisonnable. Mais je dirais que la valeur de tous les métaux précieux, l’argent, le bronze, l’or et le platine, et en particulier ce dernier, est attractive, compte tenu des masses d’argent qui sont imprimées. Un investisseur avec de l’argent devrait considérer qu’en cas de faillite du système en raison de l’endettement colossal, tout ce qu’il détient dans les marchés financiers s’écroulera. Pour se protéger, l’un des moyens est de détenir quelque chose de physique, et les métaux précieux constituent un choix judicieux. 

Et si un investisseur veut prendre encore plus de risques, il pourrait choisir les actions des groupes actifs dans l’or qui ont énormément perdu de valeur. C’est le cas de Newmont Mining, Freeport, Barrick et des plus petites minières.

Le risque de sortie de la Grèce semble de plus en plus élevé. Seriez-vous favorable à un Grexit?

Les Grecs ont le dernier mot car ils peuvent ne pas payer. Ils sont à mon avis assez intelligents et savent qu’ils sont en faillite. Ils n’ont pas les moyens de rembourser 300 milliards de dollars et quelqu’un devra payer au final une somme substantielle. Le problème n’est donc pas en Grèce, mais à la Banque centrale européenne qui détient une partie de la dette grecque et dans les banques européennes qui en détiennent une autre.

Les Grecs pourraient faire faillite, sortir de l’UE et recourir à leur monnaie. Il y aurait un choc économique, comme lors de l’éclatement de l’URSS. Cette dernière a ensuite connu une forte croissance. Le même scénario pourrait se produire en Grèce. 

Mais j’imagine que l’UE ne la laissera pas la quitter et les Etats-Unis y seront tout autant opposés. Eux qui veulent dominer le monde verraient probablement d’un très mauvais œil la Russie et la Chine venir au chevet de la Grèce. Si elle quitte l’UE, cette dernière perdra 300  milliards de dollars. En fait, l’UE sauve ses banques en aidant la Grèce. De mon côté, j’aimerais voir la Grèce sortir de l’UE et se redresser ensuite. Ce serait une bonne claque aux bureaucrates de Bruxelles. 

La Banque du Japon (BOJ) achète des montagnes d’obligations du Japon, imprime davantage de yens, ce qui a provoqué sa chute. Cette politique monétaire est-elle risquée?

Oui, certainement. Mais l’autre question à se poser est de savoir quelles sont les alternatives. Les problèmes du Japon sont énormes. Sa dette est colossale (240% du PIB, ndlr). Ma préoccupation est une perte de confiance qui pourrait entraîner la chute du yen. L’immense majorité des Japonais ne comprend pas à quel point la crise est sérieuse. S’ils se lèvent un jour en ayant des doutes sur l’endettement du Japon, comment cela se terminera-t-il? Sur le long terme, le yen ne peut que perdre de la valeur. 

La BOJ n’a pas beaucoup de marge de manœuvre. Si elle décide demain de stopper sa politique d’assouplissement monétaire, le marché des obligations s’écroulera dans un premier temps. Le yen pourrait s’apprécier de 10 à 20% en un jour. Mais à mon sens, le principal problème du Japon concerne ses dépenses. 43% des dépenses de l’Etat servent à payer les intérêts de la dette, alors que les taux sont très bas.

Les taux des obligations du Japon à dix ans s’élèvent à 0,3%. S’ils remontent à 1%, la dette explosera. Tous les revenus des impôts seront destinés à payer les intérêts de la dette. Tant que la BOJ achète des obligations d’Etat, ce scénario ne se produira pas, mais on ne sait pas jusqu’à quand elle pourra mener cette politique. 

Cette année semble être capitale pour les Abenomics. Etes-vous optimiste sur ce programme?

Le succès et l’échec dépendent de ceux qui écrivent l’histoire. Aux Etats-Unis, pour les gestionnaires de fonds, la politique monétaire a été un grand succès, car leur performance a atteint des sommets, tout comme leurs commissions d’ailleurs. Ils ont gagné beaucoup d’argent, moi y compris.

Mais si vous parlez de la politique monétaire à des travailleurs du Michigan, ils vous répondront qu’ils ne connaissent pas Janet Yellen (présidente de la Réserve fédérale des Etats-Unis, ndlr), comme 70% des Américains. L’homme de la rue n’a pas profité des programmes d’assouplissement monétaire. 

Au Japon, les brokers et les managers de fonds adorent la politique monétaire actuelle, car elle a créé un marché haussier. Les actions japonaises continueront de s’apprécier si le yen s’affaiblit. Les entreprises commencent à effectuer des réformes et se tournent davantage vers les investisseurs.

On peut parler de succès pour toutes ces catégories de personnes. Mais depuis que Shinzo Abe est revenu au pouvoir, les revenus réels des Japonais ont diminué significativement, l’endettement s’est creusé. Donc on ne peut pas parler de succès. Il y a une grande probabilité que le Japon devienne la première économie moderne qui fasse faillite.

En Asie, quels sont les marchés les plus attractifs?

Nous vivons dans un monde d’épicerie d’actifs qui ont des valeurs gonflées. Rien n’est désormais réellement bon marché. Tout est devenu relativement cher. Mais ce qui s’est passé en Chine pourrait aussi se produire au Vietnam, peut-être pas en 2015, mais durant les prochaines années. Du point de vue économique, ce pays se porte bien, malgré le gouvernement. 

En fait, toute la région de l’Indochine, soit le Vietnam, le Laos, le Cambodge, la Thaïlande, la Birmanie et le Bangladesh sont prometteurs à condition qu’il y règne la paix. Au niveau des secteurs, les actions des maisons de jeu de Macao me semblent une bonne opportunité d’achat, mais peut-être pas tout de suite. 

De manière générale, en Asie, il faudra davantage sélectionner les entreprises. On ne pourra plus simplement acheter des indices. Le financier Jeremy Grantham estime que le retour sur investissements atteindra en moyenne 4% durant les sept prochaines années dans les marchés émergents. Il me semble que ces attentes sont toutefois un peu élevées.

Daniel Eskenazi

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