Bilan

«C’est maintenant qu’il faut venir à Lagos»

Métropole continentale, Lagos foisonne d’opportunités pour les investisseurs et les entrepreneurs à la recherche de rendement à deux chiffres. Les pionniers sont déjà là. Reportage.
  • Chez Passion incubateur à Lagos. Le Nigeria est le terreau de réussites spectaculaires, notamment dans la banque et les télécoms.

    Crédits: Jide Odukoya
  • Francis Wiederkehr, directeur de P&G Nigeria, prévoit des croissances à deux chiffres ces prochaines années.

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  • Henry Erimodafe, directeur d’UBS Nigeria, voit beaucoup d’opportunités d’investissement.

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  • Avec 21 millions d’habitants, la capitale économique Lagos joue un rôle de moteur dans le développement du Nigeria.

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  • Le réalisateur Mahmood Ali-Balogun a participé au boom de la production cinématographique nigériane.

     

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«Le Nigeria est un pays riche. Une population jeune et anglophone déborde d’énergie. Parallèlement, les conditions nécessaires pour pouvoir faire des affaires sont train de se mettre en place. C’est maintenant qu’il faut venir. Si vous attendez encore, les investisseurs chinois, indiens et américains auront déjà pris toutes les meilleures places.» Directeur d’UBS Nigeria, Henry Erimodafe a grandi dans le pays, étudié à Londres puis s’est installé en Suisse où il a travaillé vingt ans pour UBS, avant de revenir sur sa terre natale pour le compte de la banque helvétique.

 

 

Binational, le banquier a pris la présidence du Swiss-Nigerian Business Council. Cette nouvelle entité vient de se créer à Lagos sous les auspices du Consulat général de Suisse ouvert en 2015, tandis que l’ambassade se situe dans la capitale Abuja. «Alors qu’en Asie, les marchés sont arrivés à maturité, l’Afrique constitue l’une des dernières régions à offrir un fort potentiel de développement. Nous enregistrons ici des taux de croissance à deux chiffres», dévoile le Genevois Francis Wiederkehr, directeur de P&G Nigeria. Partenaire fondateur chez Seedstars, la société genevoise spécialisée dans les start-up des marchés émergents, Benjamin Benaim siège aussi au Swiss Nigerian Business Council. Il renchérit: « Le Nigeria présente des opportunités extraordinaires, particulièrement en ce moment. C'est maintenant quil faut se positionner.» 

Porte d’accès pour un marché africain à 1,2 milliard d’habitants, Lagos connaît l’effervescence des marchés en train de percer sur la scène économique mondiale. Dans cette métropole qui concentre 21 millions de résidents à majorité chrétienne, le visiteur étranger est accueilli avec enthousiasme par une population dynamique et amicale. D’ici à 2025, le Nigeria sera le troisième pays le plus peuplé du monde, derrière l’Inde qui aura dépassé la Chine.

Active depuis cinquante ans sur ce marché, la multinationale veveysanne Nestlé y a enregistré entre 2011 et 2015 un bond de 54% des ventes. Porte-parole de Novartis à Bâle, Satoshi Sugimoto souligne: «L’Afrique affiche la deuxième plus forte croissance du monde, derrière l’Asie. Le taux moyen doit grimper de 3,7% en 2016 à 4,5% en 2017, selon la Banque africaine de développement.»

Loin des clichés sur la misère en Afrique

La population nigériane vit plutôt confortablement au sein d’une classe moyenne estimée à quelque 30 millions de personnes. Le parc automobile se révèle rutilant. Les Nigérians démontrent un sens inné du système D. Chacun cumule différents emplois et fonctionne comme une micro-entreprise dans les services et le commerce. Les citoyens fulminent contre les habitudes d’une classe de superriches qui monopolise les ressources sans investir dans l’avenir du pays. «Lors d’un mariage auquel j’ai assisté, les mariés ont pris l’hélicoptère pour faire 50 m sur le site de la fête. C’est typique. Les nantis veulent montrer leur argent. Ils se construisent des demeures somptueuses qu’ils n’habitent même pas et enchaînent les week-ends dans les suites des hôtels de luxe de la ville», relate un photographe nigérian. 

Néanmoins, l’euphorie règne. «Les Nigérians font preuve d’un optimisme à toute épreuve au sujet de leur vie future. Ici, les problèmes à résoudre sont ceux des régions en plein essor, comme soutenir des croissances de 20% sur le moyen terme. Les perspectives sont très intéressantes dans les secteurs traditionnels de la distribution de produits alimentaires ou médicaux. Ou alors dans le secteur des technologies dans lequel nous opérons», déclare Benjamin Benaim qui a ouvert le bureau de Seedstars en 2015 à Lagos.

Installée dans ces locaux qui offrent la vue sur toute la ville, Zahra Zakariya Abdulkareem travaille au lancement d’un réseau communautaire destiné à la communauté musulmane urbaine. A l’instar de nombre de jeunes issus de la diaspora nigériane, cette mère d’une petite fille au bénéfice d’un diplôme d’économie obtenu à Londres a renoncé à une carrière toute tracée chez Deloitte pour retrouver le pays de ses parents. «Le Nigeria se prépare un bel avenir et je veux y participer. C’est ici que je dois être.»

Le Nigeria est le terreau de réussites spectaculaires, notamment dans la banque et les télécoms. La compagnie télécom nigériane Globacom enregistre des ventes annuelles de l’ordre de 2 milliards de dollars, tandis que le pays représente à lui seul 40% des revenus du géant sud-africain MTN actif dans une quarantaine de marchés émergents. Fondée en 1990 à Lagos, la Banque Zenith affiche une capitalisation boursière de 3 milliards de dollars.

Entre 2010 et 2014, la croissance annuelle a atteint le taux record de 6,5%. A titre de comparaison, la croissance helvétique oscille autour de 1% et en Chine, elle a fléchi de 14% en 2007 à 7% en 2015. Rassemblant les plus grandes réserves de pétrole du continent et membre de l’OPEP, le Nigeria a glissé dans la récession à la suite de la chute des prix du brut. La monnaie nationale, le niara, a perdu depuis les trois quarts de sa valeur, faisant flamber le prix de la vie pour la population. 

Selon nombre d’observateurs, ce revers constitue une chance pour ce pays, dont plus de 70% des revenus dépendent du pétrole. Le boom de l’or noir dans les années 1970 a conduit à l’abandon des structures industrielles et agricoles, tandis que politiques et privilégiés se partageaient la manne. Conséquence, le Nigeria ne dispose même pas d’une raffinerie. Le brut est vendu à Shell, qui le raffine et revend un produit aux standards déficients aux consommateurs nigérians. Faute de tradition manufacturière, le pays se trouve complètement tributaire des importations pour tous les produits courants. Il en résulte une grave pénurie de devises. 

Des mesures de redressement bien définies

Les mesures à prendre sont clairement identifiées par le gouvernement actuel, autant que par les intellectuels et les médias. Jouissant d’énormes réserves de terres arables, le Nigeria doit développer son agriculture ainsi que les capacités de transformation industrielle des récoltes. De considérables ressources en minerai n’attendent que les travaux nécessaires afin d’être exploitées. Enfin, le pays a besoin d’un tissu industriel pour subvenir aux besoins de consommation courante et créer les emplois dont la jeunesse a cruellement besoin. Reste à savoir si les pouvoirs publics montreront la détermination nécessaire pour mener ce programme à bien.

Pour Henry Erimodafe, les transformations peuvent aussi être l’œuvre du secteur privé. «La construction du Nigeria moderne représente un énorme marché pour les investisseurs étrangers. Il manque actuellement 17 millions de logements dans le pays, tandis que le crédit hypothécaire s’avère inexistant. Le terrain est idéal pour des services financiers fonctionnant sur un modèle de coopérative, type Raiffeisen. Cette solution permet de sécuriser l’investissement, tout en permettant de bâtir des lotissements qui assurent du rendement à long terme.» 

Des idées, Henry Erimodafe en a à revendre. «Avec des milliers de kilomètres de côtes tropicales désertes, le Nigeria présente un cadre de rêve pour des activités touristiques. Dans l’agriculture, il faudrait lancer des projets pilotes autour de filières de formation spécialisées sur une céréale. Associées à la location de terres à l’Etat et à la construction d’exploitation avec logements pour les employés, de telles initiatives sont promises au succès. Il y a énormément d’argent à gagner.» 

Du côté des autorités helvétiques, l’heure est au déploiement des soutiens utiles aux affaires helvétiques dans la région. Consul général à Lagos, Yves Nicolet-Dit-Félix détaille les projets: «En 2017, nous allons mettre sur pied en Suisse un Nigerian Day destiné aux investisseurs. Puis, à l’horizon 2018, nous pourrons organiser la visite d’une délégation économique en collaboration avec le Département fédéral de l’économie et Switzerland Global Enterprise. Une délégation autrichienne est déjà venue ici en 2016.»

Si la communauté suisse se limite à quelque 270 ressortissants, les entreprises suisses se comptent par dizaines. Yves Nicolet-Dit-Félix poursuit: «Givaudan, Firmenich, SGS, la compagnie maritime basée à Genève MSC, Sika, Bobst, ABB, Syngenta ou encore Roche ont des activités au Nigeria.»

Un désintérêt injustifié

Malgré le pouvoir d’achat avéré des Nigérians, les enseignes internationales qu’on retrouve de Pékin à Téhéran en passant par São Paolo restent curieusement absentes. Seules les chaînes Domino (pizza) et Kentucky Fried Chicken (KFC) se sont installées à Lagos. Pas un seul Starbucks ni même un McDonald’s n’a ouvert ici. Pourquoi? Nigérians et expatriés s’accordent à dire que l’Afrique souffre de préjugés négatifs autant que d’un déficit d’attention.

«Ce désintérêt correspond à une méconnaissance de l’Afrique. Le quotidien du continent n’a rien à voir avec le tableau dramatique qu’en dressent les médias dans le monde. Lagos, une ville menaçante? C’est une légende urbaine», certifient l’ensemble de nos interlocuteurs. Selon les données compilées par le site Homicide Monitor, les dix villes les plus dangereuses se trouvent aux Caraïbes, en Amérique latine et aux Etats-Unis. Pas en Afrique. Sur le continent, c’est Johannesburg (Afrique du Sud) qui arrive à la première place. Lagos se situe quant à elle dans la moyenne. Le visiteur se sent en sécurité et peut se déplacer sans difficulté en recourant aux chauffeurs de la société californienne Uber.

Reste le fléau indéniable de la corruption, toujours très présent d’après l’opinion. «Le gouvernement actuel fait beaucoup pour lutter là-contre. Chez P&G, nous avons pour politique de ne pas entrer en matière. Une attitude tout à fait tenable qui ne pèse guère sur nos affaires», affirme Francis Wiederkehr. Le marché demande aussi une solide dose de débrouillardise.

«Lorsque vous arrivez pour vous installer quelque part, il n’y a pas d’eau, l’alimentation électrique est aléatoire, de même que l’évacuation des déchets, et il vous faut recourir à des services de sécurité privée. En outre, les lois changent sans arrêt. Il vous faut compter deux ans pour mettre en place vos activités avant de dégager un bénéfice. Les conditions restent difficiles, mais la taille du marché compense les inconvénients», témoigne Abraham Eliahou, importateur genevois de produits de construction à Lagos. 

L’enlèvement de 276 lycéennes par la secte Boko Haram au nord-est du Nigeria en 2014 a également marqué les esprits des Occidentaux. Or les crimes de ce groupe semblent très lointains aux habitants de Lagos, même si 196 jeunes filles sont toujours entre les mains des terroristes. Nourri par les inégalités entre le nord majoritairement musulman et le sud chrétien, le mouvement insurrectionnel concentre ses méfaits dans l’Etat de Borno situé à quelque 1000 kilomètres de la métropole qui n’a jusqu’ici pas été touchée.

En guise de conclusion, cette plaisanterie qui circule à Lagos. Deux hommes d’affaires discutent à l’aéroport. 

– Moi, je répète à tout le monde qu’à Lagos, les étrangers se font enlever, que des bandits décapitent les passants et que les Nigérians sont des escrocs.

– Mais pourquoi? Ça n’a rien à voir avec la réalité. 

– Je fais de tellement bonnes affaires ici. Je n’ai pas aucune envie que d’autres businessmen viennent me concurrencer. 

Tous les éléments semblent réunis pour le décollage économique du Nigeria. Il faut maintenant que la machine embraie afin que le pays connaisse un destin à la mesure de ses capacités.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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