Bilan

«30% des gens se sentent abandonnés»

L’essayiste franco-américain Guy Sorman dénonce l’échec du système éducatif qui conduit à la reproduction sociale. Bilan l’a interviewé à l’occasion de sa venue à Genève.

Les Gilets jaunes, c’est «une partie de la population qui travaille beaucoup mais ne voit aucune amélioration de son niveau de vie».

Crédits: Zakaria Abdelkafi/AFP

Essayiste, auteur d’une trentaine de livres, fondateur d’Action contre la faim, conseiller en politique ou encore chroniqueur pour des médias du monde entier, Guy Sorman multiplie les casquettes. Invité par la Banque Eric Sturdza, c’est devant un auditoire de 450 personnes que le penseur libéral franco-américain de 75 ans a offert son analyse, à l’heure des manifestations pour le climat, du nationalisme grimpant et des diverses crises économiques et sociales à travers le monde. Interview.

Quel sens donnez-vous aux événements auxquels nous assistons depuis plusieurs mois en France et dans le monde tels que retour du protectionnisme, conscience écologique, crise des Gilets jaunes?

Je me sens coupable (rires) car des penseurs comme moi ont fait la promotion d’un système libéral depuis des décennies. Or, nous avons surestimé la capacité de ce système en disant: «Laissons faire le marché, les gens se débrouilleront et trouveront des solutions.» Mais en réalité, on s’aperçoit depuis une quinzaine d’années que la pensée libérale a engendré pas mal de dysfonctionnements. En effet, une partie significative de la population a été délaissée dans nos sociétés actuelles. Quelque 25% de la population se sent aujourd’hui abandonnée, invisible, ne profitant pas des progrès de la société et pense que ses enfants en profiteront encore moins qu’elle. Cela résume le mouvement des Gilets jaunes: une partie de la population voit qu’elle travaille beaucoup mais ne voit aucune amélioration de son niveau de vie. Et ce phénomène s’étend au monde entier, pas uniquement à la France. 

Pourquoi ce décrochage d’une tranche de la société? 

La source du problème est la reproduction sociale. Si les parents ne profitent pas des progrès sociétaux, leurs enfants n’ont aucune chance d’en profiter non plus.
Et l’élitisme est de plus en plus flagrant. Prenons l’exemple des universités aux Etats-Unis, la plupart des élèves ont leurs deux parents qui ont fait des études. Nous observons une reproduction à l’identique des élites. Si vos parents n’ont pas fait d’études, il y a très peu de chances pour que vous en fassiez. Bourdieu avait bel et bien raison sauf que le phénomène s’est aggravé et qu’aucune politique n’a pris ce phénomène en compte.

Est-ce l’échec du libéralisme?

Non, il s’agit plutôt d’un échec collectif du système éducatif. Par contre, il est vrai que l’accélération de la mondialisation a laissé sur le bas-côté un tiers de la population, et encore, on ne parle que des pays développés. En ce qui concerne les pays sous-développés, nous constatons l’apparition d’une nouvelle forme de pauvreté comme en Afrique subsaharienne où rien ne fonctionne.

Comment l’expliquez-vous?

Il y a trois explications culturelles. Premièrement, l’absence d’Etats en Afrique: tous les pays sont des kleptocraties où des voleurs sont au pouvoir. Si ces pays n’ont pas un Etat régulateur avec une banque centrale indépendante, ils ne fonctionneront jamais. Deuxièmement, il y a trop de ressources naturelles, contrairement à ce que l’on peut penser. Il s’agit d’une malédiction car cela pousse les populations à moins travailler, comme ce fut le cas au Ghana lorsqu’ils ont découvert du pétrole. A l’inverse de l’Europe qui est pauvre en ressources naturelles, les pays d’Afrique n’ont pas d’incitation à travailler. Enfin, l’Afrique arrive trop tard. C’est un marché peu cher qui tente de percer dans le textile notamment. 

Quel a été le déclencheur de cette crise du libéralisme?

La crise de 2008 a été révélatrice, mais ce fut plus un choc intellectuel qu’économique au final. Nous avons, en effet, réalisé que nous ne maîtrisions pas les mécanismes de l’économie et des systèmes financiers. Cela nous a montré que des institutions de régulation sont indispensables. Mais nous n’en avons pas encore terminé avec le libéralisme. Quoi qu’il arrive, le monde saura toujours s’adapter aux crises, comme celle de 2008 ou pour d’autres crises comme celle du climat. Il y a toujours des solutions, par exemple la taxe mondiale contre le carbone dans le cas du climat, et celle du revenu minimum universel par rapport à la crise sociale. Mais reste à voir s’il y aura une volonté politique de les appliquer. 

Guy Sorman: «La crise de 2008 fut plus un choc intellectuel qu’économique au final.  Nous avons réalisé que nous ne maîtrisions pas les mécanismes de l’économie.» (Crédits: Eric Fougère/Getty images)

La solution à toutes ces crises sociales et économiques ne serait-elle pas d’inculquer de nouvelles valeurs immatérielles, telles que la sobriété, la solidarité, l’altruisme plutôt que prôner la société de consommation, l’accumulation, le gaspillage?

Les politiques ne sont pas là pour donner des leçons de morale, ces valeurs doivent venir de la société civile elle-même. Prenons l’exemple des millénials justement, l’enrichissement n’est plus le but de leur vie. Ils s’intéressent aux amitiés stables, à la beauté des arts, aux relations interpersonnelles… Cela reste toutefois un peu hypocrite car tout doit aussi fonctionner et ils veulent quand même vivre dans un certain confort. 

Mais la solidarité sociale reste indispensable. Cependant, un économiste comme Thomas Piketty est complètement à contre-courant de la réalité d’aujourd’hui. Il pense - à tort - qu’il faut taxer le capital financier alors que ce dernier ne concerne que 0,1% de la population. En réalité, le capital social est beaucoup plus important car il touche 99,9% des gens. Il faut s’intéresser à cela et essayer de donner leur chance à tous, au niveau éducatif déjà.  

Que pensez-vous d’hommes politiques comme Emmanuel Macron ou Donald Trump?

Les Etats-Unis et la France vivent la même problématique sociale et politique, c’est l’expression de ces 30% de la population qui se sentent invisibles. La seule différence, c’est qu’en France, tout converge vers le président comme ils ont une monarchie élective. La population met tout son malheur sur les épaules du président.

Aux Etats-Unis, au contraire, on ne s’intéresse pas vraiment à ce que fait le président, on regarde, tout comme en Suisse, ce qu’il se passe dans son «comté». Trump a d’ailleurs plus de pouvoir au niveau de la politique extérieure que de la politique intérieure. D’ailleurs, il ne faut pas s’inquiéter car les institutions américaines sont assez puissantes pour contenir sa folie. La constitution avait été écrite en conséquence, pour contrôler un président qui perdrait de vue ses objectifs. Le plus important finalement, c’est d’avoir un Etat qui est géré. Quant à Emmanuel Macron, il n’est pas assez ambitieux. Il doit agir pour bousculer l’ordre établi. Remettre en question le système social et le système de l’éducation. Et tant pis si le peuple descend dans la rue… De toute façon, il l’est déjà depuis fort longtemps. Au moins, là, il le sera pour une bonne raison. 

Chantal De Senger
Chantal de Senger

JOURNALISTE

Lui écrire

Licenciée des Hautes Etudes Internationales de Genève en 2001, Chantal de Senger obtient par la suite un Master en médias et communication à l’Université de Genève. Elle débute sa carrière au sein de la radio genevoise Radio Lac. Journaliste depuis 2010 pour le magazine Bilan, elle est spécialisée dans les PME. En grande amatrice de vins et gastronomie, elle est également responsable du supplément Au fil du goût encarté deux fois par année dans le magazine Bilan. Chantal contribue par ailleurs régulièrement aux suppléments Luxe et Immo Luxe de Bilan.

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