Bilan

Trouver l'inspiration dans des lieux insolites

Où aller pour trouver l’inspiration? Certains s’immergent dans les livres, d’autres dans la nature au milieu des vaches. D’autres, encore, aiment s’entourer d’objets associés à la mort. Petit florilège des lieux qui inspirent les artistes et penseurs.

La bibliothèque est souvent citée par de nombreux penseurs (Lénine, Montaigne, Marx, Dickens,...) comme le lieu de prédilection pour trouver l'inspiration.

Crédits: Unsplash/Giammarco

Où naissent les idées nouvelles? Dans Tics et tocs des grands génies: 100 rituels farfelus à l'origine des plus grandes créations, d'Albert Einstein à Woody Allen, l’auteur nord-américain Mason Currey livre un catalogue intéressant des rituels créatifs des grands inventeurs. Qu’ils soient cinéastes, dramaturges, philosophes, peintres, scientifiques, metteurs en scènes, musiciens ou encore architectes, on y apprend que tous les génies créatifs nourrissent leur feu créateur à grands renforts de routines bien calibrées.

Mais qu’en est-il des lieux? Si les idées germent dans des cerveaux, il n’en reste pas moins que ceux-ci sont eux-mêmes plongés dans un environnement donné. Et à en croire de nombreux témoignages, certains espaces sont plus propices que d’autres à l’émergence d’une idée nouvelle.

Prenons les bibliothèques. L’idée la plus fréquemment associée à ce lieu «immobile où il est entendu qu'il ne se passe rien», comme l’écrit avec humour le poète Jacques Roubaud, est celle de la poussière. C’est oublier qu’il y a peu d’endroits où le produit d’années de travail, toutes disciplines confondues, peut être embrassé d’un coup d’œil sur quatre murs.

Karl Marx et Charles Dickens, qui passaient le plus clair de leur temps dans la salle de lecture du British Museum, l’avaient sans doute compris. Quant à Lénine, il a planifié sa révolution d’octobre en effectuant des visites régulières à la bibliothèque publique universitaire, devenue aujourd’hui la Bibliothèque de Genève. Citons encore Montaigne, qui a écrit ses Essais dans sa librairie.

L’appel de la nature

Au silence des livres, certains préfèrent le meuglement d’un bovidé. La dramaturge et poétesse Gertrude Stein (1874-1946) avait ainsi élu la région de l’Ain, une terre où le pastoralisme est important. «Elle aimait écrire en plein air, là où elle pouvait regarder les vaches et les pierres, lit-on dans A day with Gertrude Stein, un article signé Janet Flanner, James Thurber, et Harold Ross et publié dans le New Yorker en 1934. Alice B. Toklas (la compagne de l’auteure) et elle roulaient tous les matins dans leur Ford à la recherche d’un bon spot. Puis, Miss Stein sortait et s’asseyait sur un tabouret, crayon et papier en main, devant une vache. Si la vache ne correspondait pas à l’humeur du jour de Miss Stein, les deux dames repartaient en voiture et roulaient à proximité d’une autre vache.» Sans surprise, le lecteur «entend» dans ses écrits des éléments pastoraux tels que la musique des cascades, le chant du coucou, et le tintement régulier et lancinant d’une cloche de…vache.

Gertrude Stein et Alice B. Toklas
Gertrude Stein et Alice B. Toklas, photographie de Bettmann / Getty

Un peu plus loin de chez nous, Frédéric Beigbeder calme ses angoisses d’écrivain dans «le plus bel hôtel du monde»: le Datai, situé sur l’île de Langkawi, en Malaisie. Sa particularité? Il surplombe une forêt tropicale dense, vieille de dix millions d’années, où les singes hurlent et où «tout, sauf les clients, est d’un goût absolument raffiné». Jodie Foster, Jacques Chirac, Phil Collins, Noel Gallagher, entre autres, sont passés par là…

Pour s’y rendre, comptez une bonne dizaine d’heures de vol depuis la Suisse. Ce temps dans l’avion peut cependant être mis à profit. Rien de tel que l’altitude pour s’aérer les idées, si l’on en croit l’écrivain Joël Dicker, qui puise son inspiration dans le terreau fertile des aéroports et des avions. «J’écris mes romans à 10'000 mètres d’altitude», dit-il. Le philosophe et scénariste Ollivier Pourriol confirme. «La pensée que l’on a près du hublot est libératrice. Peut-être parce que l’on est pris en charge, parce que l’on ne peut rien faire d’autre à part rêver.»

L’énigme de la chambre 26

Mais revenons sous nos latitudes, plus accessibles en temps de pandémie. La montagne, formidable source d’inspiration, n’a d’ailleurs rien à envier à la jungle. «Quand on a marché deux heures dans une montagne, on est plus intelligent», assure la réalisatrice Coline Serreau. A cet égard, le Cœur de Megève, un petit hôtel (il ne compte que 39 chambres) construit au milieu du XXème siècle possède une chambre singulière aux tons bleu acier. Celle-ci est en effet systématiquement demandée par les clients qui souhaitent trouver en ce lieu le calme nécessaire pour «organiser leurs pensées».

Récemment, un architecte s’y est installé pour dessiner plusieurs croquis. Quel secret recèle cette chambre 26 (car c’est son numéro)? «C’est une pièce particulièrement agréable, répond simplement Camille Henri, adjointe de direction de l’hôtel. On y entend le bruit du ruisseau qui coule paisiblement sous le balcon baigné de lumière. Le clocher de l’église Saint-Jean Baptiste égraine les heures. Cela permet de garder une certaine notion du temps qui s’écoule lorsque l’on est plongé dans un dossier compliqué qui nous absorbe.»

Le clocher de l'église Saint-Jean-Baptiste de Megève
Le clocher de l'église Saint-Jean-Baptiste, photographie de November Studio

De façon intéressante, l’on fait plus appel à son intuition et à sa créativité dans une ambiance chromatique bleue, selon Ravi Mehta et Juliet Zhu, experts en langage des couleurs. «C’est la raison pour laquelle le bleu est conseillé pour les murs d’une salle d’arts plastiques. Il stimule la créativité des élèves».

En outre, selon une étude effectuée par des chercheurs de l’Institut polytechnique de Rensselaer (État de New York), diffuser des sons naturels tels que le chant d’oiseaux, le vent dans les arbres, l’eau qui coule, ou encore le ressac augmente la productivité des travailleurs et leur bonne humeur. «Même quand la mer n’est pas là, je l’imagine pour écrire», confie Ollivier Pourriol. Son dernier livre - Facile, l’art de réussir sans forcer (éd. Michel Lafon) - a été écrit au bord de la mer, bercé par le bruit régulier des vagues. A Paris, le philosophe a cependant ses habitudes à l’Écritoire, un café-restaurant sur la place de la Sorbonne. Décoré de livres, celui-ci est situé à proximité d’une fontaine.

A chaque écrivain son café

C’est ici le lieu d’évoquer l’attachement des penseurs et des artistes pour les cafés. El Floridita, par exemple, est à jamais associé au souvenir d’Hemingway. Le Flore et les Deux Magots, dans le sixième arrondissement de Paris, sont quant à eux liés à la légende de Sartre et Beauvoir mais aussi d’Apollinaire et des surréalistes (André Breton, Louis Aragon, pour ne citer qu’eux). L’on y va moins pour déguster la cuisine que pour y sentir les effluves du bouillonnement culturel qu’ils ont abrité.

A Genève, l’écrivain suisse Metin Arditi nous confie travailler depuis toujours à l’Albertine, le bar de l’hôtel Beau Rivage. «Autrefois, il s’appelait l’Atrium, se souvient-t-il. Mais mon travail m’amène aussi très régulièrement à Paris où le même fauteuil m’attend depuis toujours au salon Proust.» Comment expliquer cet engouement pour les cafés et les bistrots? «Deux choses sont indispensables pour écrire: la discipline (je ne crois pas en l’inspiration, je crois au travail) et un léger bruit de fond qui facilite la concentration, répond Metin Arditi. Les cafés, mais aussi les trains et les avions, sont des lieux propices à l’écriture car il y règne une ambiance sonore qui permet de rentrer à l’intérieur de soi.»

On retrouve l’idée d’une «intériorité» vécue comme un lieu où l’on s’ouvre à la créativité chez Maître Marc Bonnant, plus grand orateur vivant. «Mon lieu, c’est mon intérieur, dit-il après un temps de réflexion. Pour être inspiré, il faut être présent à soi-même, ne pratiquer que des voyages intérieurs, partir à la quête éperdue de l’âme, et retenir qu’elle n’est qu’une hypothèse.»

Peinture représentant Metin Arditi au salon Proust
Peinture représentant Metin Arditi au salon Proust

Un cercueil et des pommes pourries

Certains penseurs ont besoin d’être au contact d’objets associés à la mort et à la décomposition pour être inspirés. Ainsi, une légende littéraire raconte que la poétesse et essayiste britannique Edith Sitwell aimait s’allonger quelques minutes dans un cercueil avant de se mettre au travail. «Était-ce l’idée du cercueil ou la sensation, l’odeur poussiéreuse, l’air vicié qui alimentaient sa créativité?», s’interroge l’auteure Diane Ackerman dans une édition du New York Times datant de novembre 1989, avant de rappeler que le poète Friedrich von Schiller conservait des pommes pourries dans le tiroir de sa table. «Quelque chose dans le parfum moisi et rance de ces fruits mettait son cerveau en marche. Il les humait toutes les fois qu’il était à la recherche du mot juste.» Depuis, une étude effectuée par l’université de Yale en 1985 est venue confirmer ce que Schiller savait empiriquement: l’odeur épicée d’une pomme a un effet stimulant sur le cerveau et peut même prévenir une attaque de panique.

Le carnet en tant que lieu

Terminons par un conseil. «Un lieu peut être fertile un temps puis se stériliser, un peu comme une source d’eau qui s’assèche. Lorsque cela arrive, c’est le signe qu’il faut bouger», invite Ollivier Pourriol. Il explique avoir écrit un livre intégralement dans des lieux de passages: trains, gares, halls d’aéroports…«Le bruit non seulement ne me dérangeait pas, il m’était nécessaire. Il me permettait de suivre un élan. Aujourd’hui, cela a changé. Trop de bruit peut me bloquer.» 

De façon intéressante, un lieu n’est pas nécessairement un nouveau café. «C’est aussi ce que l’on fait avec ses mains. Taper à l’ordinateur, par exemple. Ce lieu d’écriture s’est stérilisé pour moi, raison pour laquelle aujourd’hui je suis revenu vers le carnet.» La bonne nouvelle? «Ce lieu me suit, m’accompagne, et personne ne peut m’en priver.»

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Amanda Castillo

Journaliste

Lui écrire

Amanda Castillo est une journaliste indépendante qui écrit pour la presse spécialisée. Diplômée de l'université de Genève en droit et en sciences de la communication et des médias, ses sujets de prédilection sont le management et le leadership. Auparavant, Amanda Castillo a travaillé six ans en tant que greffière-juriste au Tribunal des prud’hommes. Les nombreuses audiences auxquelles elle a assisté lui ont permis de se familiariser en détail avec les problématiques du monde du travail et de l’éthique professionnelle. Elle est l'auteure d'un livre, 57 méditations pour réenchanter le monde du travail (éd. Slatkine), qui questionne la position centrale du travail dans nos vies, le mythe du plein emploi, le salariat, et le top-down management.

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