Bilan

Sommes-nous vraiment plus efficaces en travaillant plus?

Faut-il s’activer 80 heures par semaine pour espérer connaître un immense succès? Deux écoles s’opposent pour être performants: l’une prône l’effort constant, l’autre le repos. Décryptage.

Pour certains, la créativité ne peut naître sans moments de «jachère psychique».

Crédits: Henrik Sorensen/Getty images

Combien d’heures par jour devriez-vous travailler pour avoir de bonnes performances? Dans les années 80, une équipe talentueuse entourait un dénommé Steve Jobs. Sa particularité? Ses membres portaient fièrement des sweatshirts arborant le slogan: «90 Hours A Week And Loving It!» (Je travaille 90 heures par semaine et j’adore ça!). 

Plus récemment, Elon Musk (fondateur de Tesla) a déclaré qu’une personne devrait travailler entre 80 et 120 heures par semaine pour espérer connaître un immense succès. Même son de cloche du côté de Mark Zuckerberg (Facebook) et Bill Gates (Microsoft): leur volume horaire hebdomadaire est de plus de 70 heures. Arianna Huffington, enfin, aurait travaillé 18 heures par jour, sept jours sur sept (126 heures hebdomadaires), pour développer son entreprise. 

L’homme d’affaires Jason Fried affirme travailler 10 à 40 heures par semaine. (Nicholas Hunt/Getty images)

A l’extrême opposé, on trouve Jason Fried. Ce businessman nord-américain basé à Chicago assure qu’il a lancé 37signals (aujourd’hui Basecamps) en travaillant dix à quarante heures par semaine. Yvon Chouinard, président fondateur de Patagonia et auteur du livre Let My People Go Surfing (Libres d’aller surfer), dit passer depuis toujours 90% de son temps dans la nature, à pratiquer des sports de plein air. 

Myron Scholes, professeur émérite à l’Ecole de commerce Stanford, attribue quant à lui sa créativité au temps passé à ne pas travailler. «Quand on lui a notifié par téléphone qu’il était lauréat du Prix Nobel d’économie, il n’était pas à son bureau, enseveli sous une montagne d’équations et de recherches, confie Emma Seppälä, directrice scientifique à l’Université Stanford. Il se préparait à aller jouer au golf.» 

Dwight Eisenhower, enfin, a passé plus d’heures à jouer au golf que n’importe quel autre président des Etats-Unis. Il est pourtant considéré comme l’un des plus grands. Voici ce qu’il a expliqué à un candidat potentiel: «Jeune homme, vous allez travailler pour le gouvernement 17 heures par jour, 7 jours par semaine, en vous disant que vous faites votre travail. Mais ce que j’aimerais que vous sachiez, c’est que si vous faites ça, vous serez incapable de faire votre travail.»

Qui croire? Qui imiter?

En 2012, les experts en productivité Travis Maynard, Lucy Gibson et John Mathieu ont calculé qu’en réduisant par deux son temps de travail, l’équipe du Macintosh, si fière de travailler 90 heures par semaine, aurait sorti son révolutionnaire ordinateur… un an plus tôt. «Voilà la réalité, commentent Cyril de Sousa Cardoso et Jean-Christophe Messina, coauteurs de Manager Sapiens (Editions De Boeck). Les tenants de la culture laborieuse sont souvent la source d’un travail à valeur négative. Les récits de cadres surmenés au cœur de l’accident nucléaire de Tchernobyl ou de la désintégration de la navette Challenger soulignent combien tout cela n’a rien d’anodin. La culture laborieuse revêt un coût caché que nous ne pouvons plus ignorer.»

Selon le journaliste José Luis Peñarredonda, une personne qui se lève à 8 heures du matin et se couche à 1 heure, soit 17 heures d’éveil consécutif, est dans le même état que si elle avait bu 70 centilitres de bière. «Aligner les journées marathon, c’est être en état d’ébriété de façon quasi permanente, sans boire une goutte d’alcool», dit-il.

Tant d'heures improductives

Ces constats font écho à deux études nord-américaines qui montrent que le nombre d’heures travaillées par semaine est en moyenne de 45 heures, mais une proportion importante de ce volume horaire est considérée comme improductive par les salariés eux-mêmes: 16 heures selon une enquête menée par Microsoft et 18 heures selon une étude menée par America Online et salary.com. 

Rappelons également le principe de Pareto selon lequel 20% du travail produit 80% des résultats. Inversement, 80% des efforts ne semblent produire que 20% d’effets. «Nous sommes efficaces au mieux 4 heures par jour, tandis que le repos stimule la créativité et la pensée innovante», affirme de son côté le consultant Alex Soojung-Kim Pang, auteur de Shorter – Work Better, Smarter, and Less. Il ajoute que lorsque notre esprit est obligé de traiter des informations sans interruption, l’imagination n’a jamais le temps de dériver. Or, il n’y a que dans les moments de jachère psychique que nos pensées ont la place de bouger, d’innover, de s’organiser. Léonard de Vinci notait déjà il y a plusieurs siècles que les «génies donnent parfois le meilleur quand ils travaillent le moins, parce qu’ils imaginent leurs inventions et mettent au point une idée parfaite dans leur tête».

A ces éléments s’ajoute le fait que travailler 55 heures ou plus par semaine augmente fortement le risque des décès dus aux maladies cardiaques, si l’on en croit une vaste étude menée conjointement par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Organisation internationale du travail (OIT). «Aucun emploi ne vaut que l’on prenne le risque d’un accident vasculaire cérébral ou d’une maladie cardiaque», a commenté à cet égard le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’OMS.

Le stress du temps libre

Comment en sommes-nous arrivés à travailler autant d’heures, au péril de notre santé? Les Allemands ont inventé un mot pour décrire le mal d’une époque qui semble avoir développé une dépendance au travail: le Freizeitstress, c’est-à-dire le stress du temps libre. Ainsi, en 2017, un article intitulé «Pourquoi vous devriez prendre plus de vacances» révélait que 84% des dirigeants annulent leurs vacances pour travailler. Ce phénomène s’explique toutefois en partie par des raisons culturelles. Ainsi, l’article précise que les pays les plus touchés sont ceux qui ont une éthique protestante du travail. A l’inverse, dans les pays catholiques comme la France, 90% des travailleurs prennent leurs jours de congé.

Selon une étude menée par Glassdoor, un salarié sur trois se sent par ailleurs jugé s’il part avant 18 heures, même s’il a terminé ses tâches, et un sur six pense qu’il est important d’être vu à son poste de travail par ses collègues et son manager. «De nombreux dirigeants encensent les attitudes présentéistes car ils y voient une façon d’en avoir pour leur argent, note Pierre Moniz-Barreto, auteur du livre Slow Business. Ils perdent de vue qu’un plus grand nombre d’heures offre le meilleur camouflage dont les incompétents puissent rêver.»

Terminons par une anecdote amusante. L’ingénieur Burrel Smith, qui a notamment développé les circuits imprimés du premier Macintosh, porte toujours le célèbre sweatshirt d’Apple. Il l’a cependant customisé à son goût. Le chiffre 9 a été effacé et on peut désormais y lire: «0 Hour A Week And Loving It!» (Je travaille 0 heure par semaine et j’adore ça!).


L’importance de la décélération

Dans son livre «Outliers, The Story of Success», le journaliste Malcolm Gladwell explique qu’il faut 10 000 heures pour devenir un expert de calibre international dans quelque domaine que ce soit. Il ajoute que ces 10 000 heures équivalent à environ dix ans de travail, à raison de 20 heures par semaine. Travailler 18 heures par jour raccourcit ce temps à 555 jours, soit une quinzaine de mois. Problème: le cerveau a besoin d’un temps de gestation pour assimiler tout ce que requiert une authentique maîtrise.

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Amanda Castillo

Journaliste

Lui écrire

Amanda Castillo est une journaliste indépendante qui écrit pour la presse spécialisée. Diplômée de l'université de Genève en droit et en sciences de la communication et des médias, ses sujets de prédilection sont le management et le leadership. Auparavant, Amanda Castillo a travaillé six ans en tant que greffière-juriste au Tribunal des prud’hommes. Les nombreuses audiences auxquelles elle a assisté lui ont permis de se familiariser en détail avec les problématiques du monde du travail et de l’éthique professionnelle. Elle est l'auteure d'un livre, 57 méditations pour réenchanter le monde du travail (éd. Slatkine), qui questionne la position centrale du travail dans nos vies, le mythe du plein emploi, le salariat, et le top-down management.

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