Bilan

«Suivre les consignes libère l’esprit»

Ancien militaire spécialisé dans la gestion de crise, Franck Pierrot prône l’engagement professionnel, formidable moteur pour passer à l’action.

  • Le GIGN est l’unité d’élite spécialisée en France dans les missions dangereuses.

    Crédits: Miguel Medina/AFP
  • Franck Pierrot a été chef de groupe au GIGN: «Lorsque j’ai rejoint la société civile, cet entraînement m’a été très utile. Je n’ai jamais eu peur (...) du risque inhérent à l’aventure de l’entrepreneuriat.»

    Crédits: Peter Allan

Chef de groupe au GIGN, unité d’élite de la Gendarmerie nationale française spécialisée dans la gestion de crises et les missions dangereuses, Franck Pierrot a côtoyé la mort, la violence et les côtés les plus sombres de l’humanité. Son vécu et son expertise sont aujourd’hui rassemblés dans un livre, Le pouvoir de l’engagement (Ed. Alisio). Inspirant.

Bilan: Dans votre jeunesse, vous ne supportiez pas l’autorité. Aujourd’hui, votre point de vue est différent: les règles existent pour nous permettre de nous concentrer sur l’essentiel…

Franck Pierrot: A l’armée, vous avez toujours des anticonformistes qui passent leur temps à remettre en question les règles. Quelle perte d’énergie! Suivre les consignes libère l’esprit et permet de découvrir de nouveaux espaces de réalisation. J’ai toujours en tête une expédition dans la forêt guyanaise lors de laquelle nous avions pour instruction de frapper avec une machette les arbres avant d’y accrocher nos hamacs. Pressé par la tombée de la nuit, un camarade a négligé cette étape. Quelques minutes plus tard, l’un des deux arbres, pourri, lui est tombé dessus et lui a fracturé le bras. Certaines règles sont fastidieuses. Il faut pourtant apprendre à les utiliser comme un moyen d’accéder à l’expérimentation. En effet, en plus d’un douloureux accident, le gendarme qui s’est cassé le bras a dû interrompre sa formation dans la forêt. Cela étant dit, la finalité d’une règle n’est pas son application aveugle. Elle doit pouvoir être transgressée consciemment lorsque la situation le requiert.

Que pensez-vous des opposants aux mesures sanitaires et des rassemblements antimasque?

Je vois surtout la peur de perdre une partie de notre liberté. Le plus grand frein à l’application des règles n’est pas un problème de sens (l’utilité de se laver les mains est claire pour tous) mais plutôt de sensation, celle d’être contraint. Dès que nous percevons le respect des règles comme une limitation, il devient difficile de développer de la rigueur.

Dans votre livre, vous expliquez que c’est au moment de votre initiation au tir que vous avez visualisé au sens propre l’importance de savoir distinguer objectif et résultat…

C’est exact. Je manipulais pour la première fois un PA MAC 50, un pistolet de calibre 9 mm pourvu d’organes de visée dits «mécaniques», c’est-à-dire avec un guidon et un cran de mire. La séance d’instruction portait sur la manière de prendre la visée. L’œil humain ne peut pas voir nets deux objets qui se trouvent à des distances différentes. Pour un tir de précision, il est nécessaire de faire le choix contre-intuitif de privilégier les organes de visée. La difficulté consiste donc à accepter de voir flou l’objet à atteindre. C’est la seule solution pour que le projectile traverse la cible. Autrement dit, même si la cible paraît floue, elle sera touchée à condition qu’elle reste dans l’alignement de l’arme et du tireur. Dans la vie, c’est pareil. Si nous portons uniquement notre regard sur la cible finale (être à la tête de la prochaine licorne, désirer être médecin, etc.), nous risquons de la rater. En revanche, la viser au loin tout en fixant notre attention sur le guidon (soit les actions à mener) fonctionne. Plus un projet est important, plus il est primordial de tenir notre représentation du résultat final à distance.

Vous rappelez aussi l’importance de la confiance et de l’adage «Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin»…

Aucune des nombreuses interventions effectuées durant ma carrière au GIGN n’aurait fonctionné sans un travail d’équipe. Il n’en reste pas moins que pour former un collectif puissant, il faut d’abord travailler ses propres capacités puis tisser des liens de confiance entre coéquipiers. Au GIGN, nous avons créé une épreuve appelée le «tir de confiance» afin d’inscrire en nous le caractère indispensable de cette valeur. L’exercice consiste à casser un petit plateau d’argile de 15 cm de diamètre, accroché sur un gilet pare-balles d’un camarade positionné à 15 m de distance. Ce tir s’effectue à bras franc, c’est-à-dire en tenant l’arme d’une seule main avec un revolver 357. Il doit être irréprochable pour briser le plateau d’argile. Le «tir de confiance» contient ainsi les trois aspects de cette valeur: la confiance en soi, pour se sentir capable d’effectuer le tir sans blesser son camarade ou manquer la cible, la confiance en l’autre, qui doit se montrer fiable en restant immobile, et la confiance envers l’institution, à l’origine de cette épreuve. Dans le monde de l’entreprise, l’équivalent du tir de confiance pourrait être le «grand saut dans le bain», c’est-à-dire une mission complexe confiée à un collaborateur afin de lui permettre de montrer ses compétences et sa fiabilité.

Le GIGN confronte aussi ses recrues à des phobies telles que la peur de la noyade, de l’étouffement, ou encore du vide…

Chaque mise en situation est là pour vérifier la stabilité émotionnelle des postulants et écarter ceux qui n’arrivent pas à canaliser leurs peurs. Plus tard, lorsque j’ai rejoint la société civile, cet entraînement m’a été très utile. Je n’ai jamais eu peur de l’inconnu et du risque inhérent à l’aventure de l’entrepreneuriat.

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Amanda Castillo

Journaliste

Lui écrire

Amanda Castillo est une journaliste indépendante qui écrit pour la presse spécialisée. Diplômée de l'université de Genève en droit et en sciences de la communication et des médias, ses sujets de prédilection sont le management et le leadership. Auparavant, Amanda Castillo a travaillé six ans en tant que greffière-juriste au Tribunal des prud’hommes. Les nombreuses audiences auxquelles elle a assisté lui ont permis de se familiariser en détail avec les problématiques du monde du travail et de l’éthique professionnelle. Elle est l'auteure d'un livre, 57 méditations pour réenchanter le monde du travail (éd. Slatkine), qui questionne la position centrale du travail dans nos vies, le mythe du plein emploi, le salariat, et le top-down management.

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