Bilan

Massacre à la DRH: parcours violents de collaborateurs

Fin janvier, le périple meurtrier d’un ancien employé au chômage a fait trois morts, un blessé et six enfants orphelins en France. Les travailleurs en Suisse sont-ils eux aussi menacés dans le cadre de leurs fonctions? Enquête.

Funérailles d’Estelle Luce, DRH tuée en France dans l’exercice de ses fonctions.

Crédits: Sébastien Bozon/AFP

Le mardi 26 janvier 2021, Estelle Luce, 39 ans, est retrouvée morte, tuée par balles, dans sa voiture garée sur le parking de l’entreprise alsacienne où elle travaillait en tant que DRH. Non loin de là et à peu de temps d’intervalle, le DRH Bertrand Meichel se fait tirer dessus chez lui par un inconnu qui sonne à sa porte, mais l’agresseur rate son coup. Le jeudi, Patricia Pasquion, 53 ans, conseillère de l’agence Pôle Emploi à Valence, est abattue dans son bureau. Le tueur se rend ensuite dans une entreprise voisine, où il fait feu à deux reprises sur la DRH Géraldine Caclin, 51 ans, qui décède à l’hôpital. Intercepté par la police alors qu’il tente de s’enfuir, le présumé coupable aurait été touché par un plan de restructuration mené par Bertrand Meichel et Estelle Luce, avant d’être licencié par Géraldine Caclin.

Double sanction

Dans le jargon, on parle de «violences externes». L’expression désigne tout type de violence exercée par des clients, des usagers ou des visiteurs sur des employés au travail: manque de respect, impolitesse, comportement hostile, menaces, agression verbale ou physique. «La liste est longue», relève sur son site internet la Commission fédérale de coordination pour la sécurité au travail (CFST).

En droit suisse, une distinction est faite selon que l’agression vise un fonctionnaire ou un travailleur du secteur privé. En effet, l’article 285 du Code pénal est réservé aux infractions contre le personnel des services publics. «Lorsqu’un fonctionnaire subit des voies de fait, une menace ou une contrainte dans l’exercice de son activité, l’article 285 CP s’applique seul; s’il subit des lésions corporelles simples ou graves, cet article s’ajoute à ceux qui se réfèrent spécifiquement à ces infractions», explique Bernhard Sträuli, professeur ordinaire de droit pénal à la Faculté de droit de l’Université de Genève. «Cette double qualification se justifie par le fait que l’auteur s’en prend à deux biens juridiques différents, à savoir l’intégrité corporelle ou la liberté de la personne et l’autorité publique, c’est-à-dire le bon déroulement de l’activité étatique.»

En revanche, si la victime travaille dans une entreprise privée, les articles relatifs aux voies de fait (CP 126), aux lésions corporelles simples (CP 123) ou graves (CP 122), aux menaces (CP 180) ou à la contrainte (CP 181) s’appliquent isolément.

Il en résulte que nous disposons de statistiques en ce qui concerne les agressions sur fonctionnaires: au total, 3251 en 2019, pour un taux d’élucidation de 94,2%. Il est plus difficile de chiffrer l’ampleur des violences externes dans l’économie privée, puisqu’elles ne sont pas clairement labellisées. La CFST estime toutefois qu’une entreprise sur deux «rencontre des situations de tension avec des personnes externes».

Aucun secteur économique ne semble épargné. «Un sondage européen réalisé en 2015 a démontré que 13% des Suisses professionnellement actifs ont été victimes d’insultes, 8% de menaces et 3% d’une agression physique dans le cadre de leur travail au cours des douze derniers mois», indique Fabian Maienfisch, porte-parole du Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco).

Comme ces chiffres se rapportent à l’ensemble des agressions perpétrées sur le lieu de travail, il est difficile de dire si les violences externes sont en hausse. Le prochain grand sondage est prévu pour cette année et devrait permettre d’évaluer la tendance, selon Fabian Maienfisch.

Une initiative soumise par le canton de Berne à l’Assemblée fédérale en 2016, adoptée par les deux Chambres, affirme que le phénomène est bel et bien en hausse (lire l’encadré ci-contre). Elle sera discutée au plus tard lors de la session du printemps 2022 et demande que l’article 285 CP soit assorti en tous les cas d’une peine privative de liberté allant jusqu’à trois ans, en plus d’une peine pécuniaire. Le problème actuel, dit le texte, est que les auteurs «s’en sortent souvent avec un sursis ou avec une peine pécuniaire». Or, «on ne saurait admettre qu’être victime de violence compte parmi les risques du métier».

«Des formations pour apprendre aux collaborateurs à désamorcer les conflits sont utiles» Fabian Maienfisch, porte-parole du Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco). (Crédits: Chris Blaser, Merlin Photography)

«Hier encore, un employeur a parlé de suicide»

«A la caisse de chômage Unia, nous sommes surtout confrontés à des menaces diffuses; parfois, mais assez rarement, à des menaces physiques directes que nous signalons immédiatement à la police, déclare Virginie Pilault, porte-parole. La plupart des cas sont des insultes au téléphone ou au comptoir, et des menaces qui nous sont rapportées. Nos sites contactent généralement le siège principal lorsqu’une menace est jugée grave et l’expérience montre qu’ils savent bien distinguer quand une situation peut devenir un problème. Nous avons également rédigé un manuel sur la prévention de la violence, avec des listes de contrôle à remplir et des mesures qui sont en phase de mise en œuvre.»

Une autre caisse refuse de témoigner ouvertement. «Nous n’avons pas envie de discuter de ce problème, pour ne pas affoler les troupes après ce qui s’est passé en France. Cela risquerait peut-être de donner des idées, d’ouvrir une porte à certaines violences. Depuis une année, nous faisons face à des situations terribles à cause de la crise sanitaire, et nous n’avons pas le sentiment d’être reconnus dans notre action. Tous les jours, nous recevons des appels de personnes en pleurs. Hier encore, un employeur a parlé de suicide. Et cela va continuer, parce que les gens sont à bout.»

Aux entreprise d’instaurer des mesures de prévention adaptées

«Il ne faut pas attendre que des incidents surviennent, mais prendre des dispositions de manière proactive», avertit Fabian Maienfisch. Rappelons que les obligations légales des employeurs en matière de santé et de sécurité des travailleurs englobent la protection contre les violences externes. Cela signifie que les entreprises doivent instaurer des mesures de prévention adéquates. Ces dernières n’étant pas précisées dans la loi, il incombe à l’employeur de les choisir, de les mettre en œuvre et de s’assurer de leur efficacité. Or, selon certains sondages, la moitié seulement des entreprises helvétiques auraient adopté une stratégie contre les violences externes.

Le Seco recommande de commencer par identifier les situations à risque d’interactions «délicates» (sic), en ne se limitant pas à celles qui ont déjà donné lieu à des dérapages. L’installation de guichets sécurisés, de sas à l’entrée des bâtiments et/ou des boutons d’alarme ne constitue pas non plus une réponse suffisante: «Il est très important d’envisager aussi des solutions en amont», conseille Fabian Maienfisch. Cela passe par des efforts de transparence au niveau de la communication, par exemple. Mais pas seulement: «Des formations pour apprendre aux collaborateurs à désamorcer les conflits sont également utiles. Toutefois, leur impact peut s’avérer limité en l’absence de mesures pour réduire les tensions à la source.»


Dix fois plus qu’en 1980

(Crédits: Chris Blaser, Merlin Photography)

D’après une initiative soumise par le canton de Berne à l’Assemblée fédérale en 2016, le phénomène des «violences externes» exercées sur des employés au travail serait en augmentation, en tout cas pour ce qui est des fonctionnaires dans les corps de police, les services sociaux et les offices des poursuites, notamment: on comptait 300 agressions au début des années 1980, contre plus de 3000 actuellement.

Francesca Sacco

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