Bilan

Les langues, un tremplin professionnel

Nombreux sont les étudiants à sous-estimer encore les compétences linguistiques, alors qu’elles font partie des exigences sur le marché du travail. En Suisse romande, si la maîtrise de l’anglais a progressé, l’allemand est un critère de différenciation très apprécié.

Crédits: MR Pliskin/Getty images

Parcourir la description d’un poste lorsque l’on guette les offres d’emploi est rarement plaisant, mais pour certains Romands, éviter le fameux «parler couramment anglais-allemand» s’apparente presque à une épreuve. Et pour cause, les experts sont quant à eux unanimes: être monolingue de nos jours est devenu un sérieux handicap professionnel.

En effet, optimisation des coûts de personnel oblige, si autrefois on déployait des employés sur tout le territoire pour communiquer dans leur propre langue, désormais la plupart des entreprises n’occupent plus qu’un seul site où une unique personne est chargée de plusieurs marchés. «On remarque que les sociétés font de plus en plus appel à des cabinets de recrutement pour trouver des profils multilingues car ils peinent à recruter cette perle qui parlera français, anglais et surtout allemand», décrit Annalisa Job, porte-parole du groupe Adecco Switzerland.

Netflix et autres sites de streaming ont fait grimper en flèche le niveau d’anglais. (DR)

Véritable valeur ajoutée sur son CV, l’allemand serait donc devenu au fil du temps un critère de différenciation pour tout candidat romand. «La demande pour des compétences linguistiques étendues est prépondérante depuis plusieurs années, mais avec la crise et l’augmentation des besoins pour le marché domestique, elle s’est encore accrue», assure le directeur exécutif de Michael Page Genève, Julien Gibert. Dorénavant, ce ne sont plus deux mais trois langues qui permettraient de déclencher l’embauche en Romandie. «L’allemand est rare, il constitue un solide avantage concurrentiel et se veut quasiment obligatoire dans les postes à responsabilités», ajoute le spécialiste de l’emploi. Et l’allemand comme condition pour obtenir une promotion serait également accompagné d’une sorte de «plafond de verre anglais», selon la société d’éducation internationale EF. Cette dernière constate fréquemment ce type de phénomène «lors du passage des postes de juniors aux postes de managers, dans lequel le personnel n’est pas promu s’il ne parle pas anglais».

Pénurie de germanophones

Plus encore que le nombre de langues au compteur du candidat, ce que regardent les recruteurs aujourd’hui, c’est le niveau. «L’impératif du plurilinguisme est présent depuis longtemps. Ce qui a changé, c’est le niveau exigé car davantage de profils véritablement bilingues font leur apparition sur le marché de l’emploi et tirent vers le haut les attentes des employeurs», témoigne Linda Allan du cabinet Alec Allan & Associés. Si bien qu’en Suisse romande, la demande de postulants germanophones dépasserait l’offre, contrairement à ceux qui maîtrisent l’anglais. «Chez nous, dans le secteur tertiaire, huit mandats sur dix requièrent l’une de ces deux langues en plus du français. Le problème, c’est que durant trop longtemps, l’allemand a été délaissé au profit de l’anglais. Dans tous les cas, indiscutablement, il faut être plurilingue à l’oral avant toute chose plutôt qu’à l’écrit car il y a désormais d’excellents traducteurs en ligne», souligne Robin Gordon, CEO du groupe Interiman.

Mais qui dit pénurie de compétences d’un côté dit employabilité et prétentions salariales plus élevées de l’autre. Le professeur François Grin, de l’Université de Genève, s’est d’ailleurs penché sur la question lors d’une étude et a réussi à prouver la valeur financière des compétences en langues. Ainsi, «en Romandie, toute autre chose égale par ailleurs (niveau de formation, etc.), la compétence en allemand est plus rémunératrice que celle de l’anglais et être multilingue offre une plus grande assurance contre le licenciement qu’une personne qui ne parle que le français», confirme le chercheur. Il en ressort à titre indicatif qu’un Romand avec une bonne maîtrise de l’allemand (niveau B2) peut gagner jusqu’à 14% de salaire en plus tandis qu’une personne qui possède une bonne maîtrise de l’anglais se contentera de gagner «seulement» 10% de plus.

Un Romand avec un bonne maîtrise de l’allemand (niveau B2) peut gagner jusqu’à 14% de salaire en plus

Seul hic, en Suisse romande, l’apprentissage linguistique à l’école obligatoire est souvent pointé du doigt. Professeur d’université et auteur de l’ouvrage L’enseignement des langues étrangères en Suisse: enjeux et tensions actuelles, Daniel Elmiger soulève ces enjeux. «Les écoles ont des ressources limitées, donc elles ne prennent pas en charge le côté communicationnel de la langue, pourtant privilégié dans le professionnel. Principalement l’aspect théorique est enseigné, ce qui ne prépare pas assez les élèves à l’ensemble des besoins qui les attendent par la suite, relève-t-il. La plupart du temps, les gens se rendent compte après l’école de l’utilité de parler anglais ou allemand, mais il est parfois un peu tard.»

Se perfectionner a posteriori

Pour combler les lacunes scolaires, bon nombre de parents d’élèves ou d’étudiants se tournent finalement vers une solution coûteuse mais efficace en prenant des cours dans des organismes de formation linguistique. Le plus réputé, Swiss Language Group, regroupe entre autres Wall Street English ainsi que l’Ecole Suisse d’Allemand et compte pas moins de 3000 inscrits par an. Son fondateur et CEO, Nicholas Galtos, Australien d’origine installé en Suisse depuis 1986, converse en quasiment 7 idiomes. «Parler plusieurs langues de nos jours est fondamental. Il n’est pas évident d’apprendre dans une classe de 27 élèves, alors souvent on se forme lors de voyages ou grâce aux technologies. C’est incroyable la façon dont internet, Netflix et autres ont fait grimper en flèche le niveau d’anglais des Suisses», commente l’entrepreneur. Si bien que les certifications ont pris, elles aussi, de l’importance pour prouver les compétences. «L’employeur ne se contente plus d’un degré intermédiaire et le Covid a permis à beaucoup de monde de le réaliser. C’est pourquoi les demandes de diplômes d’allemand sont en train de dépasser celles d’anglais qui représentaient, il y a encore cinq ans, 80% de notre clientèle», poursuit Nicholas Galtos.

Même son de cloche à l’ifage (Fondation pour la formation des adultes à Genève) qui a vu pour la première fois en avril ses inscriptions aux cours d’allemand passer devant celles d’anglais. «Les requêtes pour des certifications d’allemand, à des niveaux B2 voire C1, sont en constante progression car elles augmentent l’employabilité. Certains métiers, tels que les enseignants du primaire par exemple, ont depuis deux ans besoin de valider un certain niveau pour pouvoir enseigner les langues, ce qui démontre une prise de conscience générale», illustre la directrice du pôle business, Hélène Picco-Berlot. Plus encore qu’une simple qualification, comme le précise l’organisateur de séjours Boa Lingua, l’apprentissage de l’allemand permet, s’il est couplé à un voyage au pays, de prouver à son (futur) employeur une certaine ouverture d’esprit, des compétences humaines, et surtout la capacité très recherchée d’adaptation.

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Julie Müller

Journaliste à Bilan

Lui écrire

Du Chili à la Corée du Sud en passant par l'Egypte, quand cette jeune journaliste de Bilan, férue de voyages, n'explore pas les quatre coins de la planète, elle exerce son autre passion: l'écriture. Après avoir consacré la plupart de ses étés à des stages dans les rédactions de Suisse romande (entre autres 20 minutes, Tribune de Genève, L'Agefi et le Temps), la Genevoise s'est arrêtée deux ans à Neuchâtel pour obtenir son Master en journalisme. A présent bien installée dans les rangs de Bilan, elle aiguise ses armes en écrivant pour le magazine et bilan.ch Curieuse, son champ d'action se veut à peu près aussi vaste que celui de l'économie: Management, innovation, luxe, entreprises, immobilier...

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