Bilan

Le retour au bureau exacerbe la quête de sens

La crise sanitaire a poussé de nombreux salariés à faire le point sur leur carrière. Comment retrouver la motivation à aller travailler chaque matin? Réponses d’experts.

«La loi sur le travail date de l’ère industrielle et ne répond plus aux nouveaux besoins de notre société», rappellent les professionnels.

Crédits: Alistair Berg/Getty images

«Retourner au bureau? Non merci!», «Ces salariés prêts à tout pour rester en télétravail», ou encore «Les employés d’Apple ne veulent plus retourner au bureau», a-t-on pu lire cet été dans la presse. Partout, la reprise du travail en présentiel a inquiété les travailleurs. Aux Etats-Unis, 44% des salariés interrogés en mai dans le cadre d’une enquête conduite par le cabinet de conseil McKinsey ont ainsi déclaré qu’ils pensaient que «leur santé mentale se dégraderait une fois qu’ils auraient retrouvé leur lieu de travail d’avant la pandémie». En France, selon le 7e baromètre de l’entreprise de sondages OpinionWay, les salariés «redoutaient le retour au bureau et attendaient du changement dans le management et l’organisation du travail». Huit sur dix aimeraient télétravailler à la carte. Le refus de travailler hors des locaux de l’employeur et de bénéficier d’horaires plus flexibles a par ailleurs entraîné plusieurs ruptures conventionnelles et des démissions.

Qu’en est-il de la Suisse? L’obligation du télétravail levée le 31 mai a fait réagir La Plateforme, alliance de sept associations d’employés et de professionnels. Mi-juin, celle-ci a déposé une motion au Parlement dont l’objet est de développer et simplifier le télétravail. «La loi sur le travail actuelle date de l’ère industrielle et ne répond plus aux nouveaux besoins de notre société», peut-on lire dans le communiqué. Ces propos sont confirmés par un sondage récent dont s’est fait l’écho la SonntagsZeitung: 91% des salariés travaillant à domicile ou pouvant le faire désiraient conserver cette possibilité fin mai.

Révélateur d’un malaise

Que cache cette bureauphobie? Au-delà de la crainte des risques sanitaires, «les salariés n’ont pas oublié l’enfer des open spaces, les burn-out qui tuent, les bureaux moches, les petits chefs harceleurs, la pointeuse et les longs déplacements entre leur domicile et leur lieu de travail, répond sans ambages Xavier de Mazenod, fondateur de Zevillage, média en ligne qui veut dessiner le futur du travail. Mais le débat «pour ou contre» le télétravail cache surtout des interrogations plus profondes sur la finalité du travail et la place que nous souhaitons lui accorder dans nos vies.»

Simon Sinek est l’un des TED speakers les plus suivis au monde. (DR)

Selon les études barométriques du groupe d’entreprises Malakoff Humanis, six jeunes sur dix ont déclaré que la crise avait questionné le sens de leur travail. Ces conclusions rejoignent celles d’un sondage réalisé par Ipsos selon lequel 90% des salariés de toute catégorie d’âge jugent essentiel (55%) ou important (35%) que leur entreprise «donne un sens à leur travail». Sur LinkedIn enfin, le hashtag #QueteDeSens n’a jamais été aussi populaire. «Cette quête de sens monte en puissance depuis une dizaine d’années, mais la crise sanitaire a accéléré la tendance», analyse à cet égard Brice Teinturier, directeur général délégué d’Ipsos France.

Hausse des créations d’entreprise

De façon intéressante, l’année 2020 a enregistré un record en termes de création d’entreprises avec 46  842 créations, soit 5,3% de plus qu’en 2019 . Même constat en France, où 848 160 entreprises ont vu le jour en 2020, soit 4% de plus qu’en 2019. Détail important, les secteurs les plus concernés par les nouvelles startups suisses sont l’artisanat, le conseil, le commerce de détail et l’immobilier. L’économiste Nicolas Bouzou, coauteur de La comédie (in)humaine, ne s’en étonne guère. «Trop déconnectés de la matière, incapables de percevoir leur contribution à la construction du monde, de nombreux salariés éprouvent le besoin de revenir au sérieux de l’artisanat, qui exige effort et constance en transformant de la matière.»

Ces propos font écho aux conférences de Simon Sinek, un des TED speakers les plus suivis au monde. Toute carrière, dit-il, fonctionne selon trois niveaux: ce que nous faisons, comment nous le faisons et pourquoi nous le faisons. «Nous savons tous ce que nous faisons et comment. Mais nous sommes très peu à pouvoir exprimer pourquoi nous le faisons.» Il ajoute que la démotivation, la frustration et la bureauphobie trouvent souvent leur origine dans l’incapacité des travailleurs à formuler la raison qui les pousse à se lever chaque matin.

Partir en quête de son pourquoi

A ceux qui n’ont pas eu la chance de découvrir leur pourquoi pendant la pandémie, Simon Sinek fournit une méthode clés en main dans le guide Trouver son pourquoi (Ed. Pearson). La quête dure environ 3 heures et débute par un petit exercice de mémoire: rassembler ses souvenirs. «Le pourquoi ne doit pas énoncer qui nous souhaiterions être, mais qui nous sommes à notre optimum naturel. En vous remémorant votre passé – les expériences vécues, les mentors croisés sur la route, les vies que vous avez transformées, les hauts et les bas auxquels vous avez été confrontés – vous identifierez des schémas répétitifs», étant précisé que le pourquoi résulte souvent d’une histoire originelle qui a eu lieu durant l’enfance ou l’adolescence.

Une pépite brillera alors davantage que les autres. Vous la pointerez du doigt et direz voilà qui je suis. Simon Sinek, auteur et conférencier

Simon Sinek cite l’exemple d’une personne qui se souvient qu’enfant il partait chaque été à bord de la voiture familiale sillonner le pays. Une année, la voiture tombe en panne en plein désert et la famille doit se résoudre à faire de l’auto-stop. Terrifié, l’enfant se montre pourtant fort afin de ne pas effrayer sa petite sœur et invente un jeu pour la distraire. «C’est ce genre de détails qui vous permettent de comprendre qui vous êtes et quel est votre pourquoi. Je vous suggère de travailler avec un facilitateur qui vous aidera à réfléchir en profondeur, à sortir de votre zone de confort et à identifier les thèmes récurrents. Au cours de ce processus, une pépite brillera davantage que les autres. Vous la pointerez alors du doigt et direz voilà qui je suis.»

Faire ce qui nous inspire

Après l’étape de la récolte des souvenirs vient celle de la formulation. Une seule phrase suffit. «Votre pourquoi doit être simple, clair, réalisable, focalisé sur votre impact sur autrui et exprimé en un langage qui vous touche. Il doit aussi s’appliquer tant à votre vie personnelle que professionnelle. En effet, vous êtes qui vous êtes, où que vous soyez. Voici comment je formule mon pourquoi: inciter les gens à faire ce qui les inspire de manière à ce qu’ensemble, nous puissions changer notre monde.»

Une fois le pourquoi identifié, encore faut-il lui donner vie. C’est là qu’intervient la phase du comment. A l’instar du pourquoi, les comment ne reposent pas sur des aspirations. Ils n’expriment pas qui nous souhaitons être, mais la manière dont nous nous comportons quand nous sommes à notre optimum. Que faisons-nous concrètement pour créer l’environnement en adéquation avec notre pourquoi? «Pour ma part, j’écris des livres, je donne des conférences, j’enseigne, poursuit Simon Sinek. Lorsque nos comment sont clairement énoncés, nous détenons la recette nécessaire pour créer des lieux de travail dans lesquels nous pouvons réaliser notre plein potentiel avec passion.» A vous de jouer… 


L’ikigaï professionnel

L’ikigaï professionnel est une autre méthode qui permet de trouver sa vocation ou «raison d’être». Matthieu Dardaillon en parle en détail dans «Activez vos talents» (Ed. Alisio). L’entrepreneur social invite chacun d’entre nous à définir quatre dimensions: ses sources d’énergie (ce qui nous fait vibrer et recharge nos batteries); ses forces (ce dans quoi nous excellons, les atouts sur lesquels nous pouvons nous appuyer); son impact sociétal (ce que nous souhaitons accomplir, la trace que nous voulons laisser) et son modèle économique (nos sources potentielles de revenus).

Castilloamanda2018 Nb
Amanda Castillo

Journaliste

Lui écrire

Amanda Castillo est une journaliste indépendante qui écrit pour la presse spécialisée. Diplômée de l'université de Genève en droit et en sciences de la communication et des médias, ses sujets de prédilection sont le management et le leadership. Auparavant, Amanda Castillo a travaillé six ans en tant que greffière-juriste au Tribunal des prud’hommes. Les nombreuses audiences auxquelles elle a assisté lui ont permis de se familiariser en détail avec les problématiques du monde du travail et de l’éthique professionnelle. Elle est l'auteure d'un livre, 57 méditations pour réenchanter le monde du travail (éd. Slatkine), qui questionne la position centrale du travail dans nos vies, le mythe du plein emploi, le salariat, et le top-down management.

Du même auteur:

Les hommes rêvent de jeunesse éternelle
La longue série noire de la famille royale espagnole

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."