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Banque

«Je suis critique sur la rapidité avec laquelle la Suisse a cédé»

Ivan Pictet s'est illustré ces derniers mois comme l'un des banquiers les plus pugnaces contre les opposants au secret bancaire. Il monte au créneau pour défendre la place financière mal représentée par les autorités et rappeler que la banque «à la Suisse» a un avenir certain.

Par Stéphane Benoit-Godet - Bilan No.15 - 09.09.2009

Pictet & Cie a profité des années d'euphorie. Entre 2004 et aujourd'hui, l'établissement a vu ses fonds sous gestion passer de 205 milliards de francs fin 2004 à 350 milliards au 30 juin 2009 et ses effectifs de 1800 à 3000 collaborateurs. Aujourd'hui, le premier banquier privé suisse doit faire face à de nouveaux défis. Rencontre avec l'associé senior de la banque, Ivan Pictet.

Bilan: Que pensez-vous des déclarations du ministre français Eric Woerth au sujet de la liste des 3000 noms d'évadés fiscaux en Suisse qu'il détiendrait?
Ivan Pictet:
Lors de la conférence de presse qui a suivi la signature de l'avenant de la Convention de double imposition (CDI) avec la France, la ministre de l'Economie Christine Lagarde disait que son pays respecterait les critères prévus et son ton était conciliant. Les déclarations de M. Woerth m'ont d'autant plus surpris.

B: C'est-à-dire?
IP:
La démarche en elle-même ne me surprend pas. Le guichet de Bercy est ouvert jusqu'au 31 décembre et le fisc français a vu bien peu de contribuables venus trouver un arrangement pour rapatrier leurs fonds: 200 dont une vingtaine seulement a abouti. Il fallait donc donner un grand coup de semonce. Ce n'est pas nécessairement du bluff, mais une mesure d'intimidation adressée aux Français.

B: Est-ce habile sur le plan politique?
IP:
Clairement, non. Les déclarations belliqueuses du style de ce type ne seront pas les bienvenues, alors que le Conseil fédéral doit encore envoyer son message aux Chambres en vue de la ratification de ces accords, avec la possibilité que l'un ou l'autre soit soumis au référendum facultatif. Par ailleurs, cela me semble en rupture avec la sérénité et la cordialité qui devraient empreindre les rapports de deux Etats voisins.

B: Vous avez des clients qui vous appellent car ils ont peur?
IP:
Non. Nous n'avons pas reçu d'appels de clients spécifiquement sur ce sujet. On peut cependant imaginer qu'ils s'inquiètent sans nécessairement nous en faire part.

B: Comment interprétez-vous l'attitude du gouvernement français?
IP:
Je ne la comprends franchement pas. Premièrement, la Suisse n'a strictement rien à voir dans la crise financière mondiale actuelle et l'endettement qui en a résulté. Ensuite, les autorités françaises savent très bien que l'exode de capitaux entre notre pays et le leur n'existe plus depuis une bonne vingtaine d'années, depuis l'ère Mitterrand. Depuis ces années, on constate plutôt un reflux vers la France.

B: Le gouvernement suisse a-t-il pu livrer des noms au gouvernement français?
IP:
Non, ce serait contraire à notre ordre juridique. Idem en ce qui concerne les banques suisses qui sont soumises à la réglementation garantissant le secret bancaire. Je doute et espère que les Français ne les ont pas obtenus de manière illégale. Il s'agit probablement d'informations obtenues de banques établies sur le territoire français.

B: On parle de 50 milliards d'euros qui seraient soustraits au fisc français?
IP:
Chacun y va de son chiffre. L'Allemagne avait annoncé plusieurs dizaines de milliards d'euros lors de son amnistie fiscale il y a quelques années. Or, elle avait récupéré une infime partie de ce chiffre. Peut-être que les montants faramineux articulés par les différents pays sur les fonds qui se trouveraient dans les banques suisses font partie d'une action concertée pour déstabiliser notre système.

B: D'autres pourraient suivre?
IP:
Le cas d'entraide avec les Etats-Unis a pu stimuler d'autres pays mais il faut relever qu'aucun ne bénéficie des conditions qui ont permis aux Américains d'obtenir gain de cause. Il n'y a pas d'accord d'intermédiaire qualifié (QI) avec les pays européens ni de CDI du type de celui que nous avons avec les Américains qui a permis d'obtenir une coopération importante de la Suisse.

B: Le secret bancaire est-il mort?
IP:
Absolument pas. En Suisse, il reste inchangé et, vis-à-vis de l'étranger, il continue de subir des adaptations et son évolution a commencé en 1977 déjà avec la première convention de diligence. Le changement de politique annoncé le 13 mars a cependant provoqué un choc qui a dépassé tous les aménagements précédents.

B: Ne faudra-t-il pas se soumettre à un certain réalisme?
IP: Oui, compte tenu des circonstances, pour lesquelles nous ne sommes pour rien. Nous nous dirigeons vers une place financière toujours plus «tax compliant». Le débat doit cependant distinguer fiscalité et préservation de la sphère privée. Plusieurs propositions existent, développées notamment par l'Association suisse des banquiers et l'Association des banques étrangères, mais qui n'ont pas encore eu le temps d'être discutées avec les autorités fédérales. Tout s'est précipité avec l'affaire UBS.

B: Les autorités américaines seraient en train de demander à leurs contribuables repentis le nom de toutes les banques qui les ont démarchés par le passé...
IP:
Lorsque vous faites une déclaration spontanée, la tentation existe pour un client «repenti» de se disculper un maximum pour encourir le moins de sanctions possible. Il pourrait alors avoir tendance à charger au-delà de la réalité les banques qu'il a croisées. Si les Etats-Unis utilisent ces données pour attaquer d'autres instituts, ce serait injustifié dans la mesure où elles auraient incité leurs clients à se régulariser, faisant ainsi preuve de bonne volonté.

B: Le nom de Pictet serait-il apparu dans le cadre de ces enquêtes?
IP:
Non et ce serait très étonnant car nous n'avons pas de bureaux aux Etats-Unis et nous n'avons jamais fait de démarchage actif sur le territoire américain. Par contre, toutes les banques suisses qui font de la gestion ont des citoyens américains parmi leurs clients. C'est inévitable car vous pouvez avoir des binationaux, des ressortissants américains à l'étranger et toutes sortes d'autres situations, dont une banque a pu hériter sans démarchage.

B: Est-il vrai que vous avez demandé aux tiers gérants qui ont des dépôts américains chez vous de fermer ces comptes?
IP:
Oui. A la fin, c'est quand même le nom de Pictet qui peut apparaître en tant que banque dépositaire. Alors que nous avons un risque extrêmement limité aux Etats-Unis, il serait regrettable que nous nous retrouvions dans le collimateur des autorités à cause de gérants indépendants qui auraient été actifs aux Etats-Unis.

B: Considérez-vous que la Suisse s'est mal battue?
IP:
Disons que je fais partie du cercle des résistants car je suis très critique sur la rapidité avec laquelle le Conseil fédéral a cédé sur le secret bancaire aux pressions du G20 en prenant cette décision le 13 mars dernier. Je tiens avant tout au respect de notre place financière et de notre ordre juridique suisse. Nous avons été mis au pilori par un organe autoproclamé (le G20), dont la légitimité reste à prouver, même s'il dispose de moyens de pression redoutables.

B: Que fallait-il faire?
IP:
Nos autorités se sont montrées trop vite tétanisées à l'idée de se retrouver sur une liste grise. Nous avons pourtant une tradition à défendre et il aurait mieux fallu expliquer les avantages de notre système plutôt que de sacrifier unilatéralement ses atouts.

B: Quelles suites pour la place financière?
IP:
Il risque d'y avoir à court et moyen terme une baisse de la contribution de la place financière à la création de la valeur ajoutée du pays. Je ne crois pas à une forte réduction du nombre d'emplois mais peut-être du PIB qui pourrait passer à 7 ou 8%, soit l'équivalent de l'influence de la place financière dans l'économie britannique. En France et en Allemagne, ce poids ne dépasse pas 4% du PIB.

B: On parle beaucoup de banques étrangères installées en Suisse qui pourraient lâcher leur private banking.
IP:
Aucune banque digne de ce nom, dont le siège se trouve en Allemagne, en France ou aux Etats-Unis - les trois pays qui exercent la plus forte pression - n'a avantage à abandonner ses activités dans notre pays. La réputation de la Suisse a bien sûr souffert depuis le 13 mars mais elle reste très forte. Et les autres pays de la liste grise du G20 ont fait les mêmes concessions que la Suisse qui n'a donc perdu aucun avantage comparatif.

B: La donne a définitivement changé?
IP:
Je pense que oui mais c'est un phénomène mondial et la Suisse ne sera pas nécessairement perdante. Où partiront les grandes fortunes gérées depuis ici et qui ne trouveraient nulle part ailleurs notre qualité de service? Reste que notre secteur doit se préparer à passer par une période de transition qui va durer d'un à trois ans avec des marges sous pression et, si oui, des effets sur l'emploi.

B: Une idée de l'ampleur?

IP: On ne peut exclure dans ces conditions d'autres restructurations et fusions. Pour Pictet, c'est une perspective qui n'entre pas en ligne de compte. D'abord parce que nous avons toujours écarté toute acquisition et ensuite car nos activités sont très diversifiées. Dans le private banking, nous avons un grand potentiel de croissance dans des régions comme l'Asie, l'Europe de centrale et orientale, la Russie ou le Moyen-Orient avec, par exemple, ce petit émirat où l'EPFL s'est installé et où j'espère bien qu'Alinghi va battre les Américains d'Oracle.

B: Que peut faire la Suisse?
IP: J'ai deux voeux. Nos instances politiques doivent absolument rétablir la confiance perdue après le 13 mars Une loi fédérale sur l'entraide administrative doit impérativement être votée le plus vite possible pour éviter tous les abus. D'autre part, le règlement du cas UBS devra tout aussi impérativement respecter notre ordre juridique. Par ailleurs, nos autorités doivent à tout prix améliorer la compétitivité de la place financière suisse en assouplissant certaines contraintes fiscales, comme le droit de timbre et l'imposition des trusts et bien d'autres mesures encore, prévues par le MasterPlan de l'ASB. Finalement, l'accès aux marchés étrangers pour les banques suisses doit être négocié en contrepartie de toutes les conventions et autres accords que nous offrons «gratuitement» à nos partenaires commerciaux depuis la fameuse conférence du G20.

B: On évoque ici et là votre départ à la retraite à la fin de l'année.
IP: Je peux vous assurer que c'est faux, je me sens très bien en tant qu'associé senior de la banque. J'ai 65 ans et il faudra un jour laisser la place à d'autres. Mais vous me verrez encore l'an prochain.

Ivan Pictet en dates

1972: Après avoir obtenu un MBA à l'Université de Saint-Gall et travaillé pour Morgan Stanley à New York, Ivan Pictet rejoint la banque créée par ses ancêtres en 1805.
1982: Il devient associé de la banque.
2004: Président (aujourd'hui encore) de la Fondation Genève Place Financière.
2005: Ivan Pictet devient associé senior de la banque.
Ses Autres mandats: Ivan Pictet est membre du conseil d'administration du World Economic Forum (WEF), de la caisse de pension des Nations Unies à New York et membre du conseil d'experts du géant du private equity Blackstone.



Comment le secret bancaire a été démantelé en six mois

13 mars La Suisse annonce qu'elle est prête à supprimer la distinction entre fraude et évasion fiscale avec tous les pays qui le veulent afin d'éviter d'être sur la liste des paradis fiscaux établie par l'OCDE.
19 août La Suisse accepte de donner 4450 noms de clients au fisc américain pour éviter une amende à UBS.
30 août Le ministre français du Budget Eric Woerth annonce qu'il a une liste de 3000 contribuables détenant des comptes dans des banques suisses.

 


 


Crédit photo:D.R.


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