Et si nous demandions à Godard? L’idée nous était venue avec Myret Zaki car cette dernière va bientôt tourner dans le prochain film du maître et qu’elle avait un accès direct au cinéaste. Surtout aussi parce que, dans ses films, d’A bout de souffle à Socialisme, on sent bien que l’économie le taraude, Jean-Luc Godard. De ses «problèmes grecs» invoqués il y a trois ans (déjà!) pour se dédouaner de présenter son film sur la Croisette, à ses allers-retours entre critique dure du capitalisme dans les années 60 et son affiliation au mouvement communiste.
En gros, un penseur fâché avec les banquiers. Un précurseur décidément puisque plus personne n’ose désormais se réclamer de cette profession. Surtout, on sait l’homme capable de fulgurances sur l’art, la vie, le débat d’idées et la signification des mots. Quand plus personne n’a de sens clair sur l’économie des choses, oui, consulter le Godard philosophe dans un pays où aucun grand intellectuel ne se démarque, cela produit du sens. Moi, j’avais vraiment une question à lui poser (l’échec du communisme), Myret sûrement plein mais bref nous y voilà.
Rendez-vous à 16h dans sa maison de Rolle. Nous y sommes accueillis chaleureusement par le maître des lieux. Un collègue m’avait prévenu, il va se présenter – ce qui est un peu dingue quand on s’appelle Jean-Luc Godard! – mais non, très poliment il me demande qui je suis car Myret, elle, il la connaît puisqu’ils ont déjà répété ensemble. Le regard droit dans le fond des yeux de son interlocuteur, la poignée de main chaleureuse et la voix, plus qu’un filet, une signature éternelle, qui glisse. Le cadre: le petit salon de l’entrée. Godard dans un fauteuil face à nous, une lumière tamisée, une odeur de tabac froid, et son agent qui se tient à la table tout près, au tiers recouverte de pièces de dix centimes. Chacun sa manière d’économiser. L’entretien sera enregistré par une caméra fixe posée, un jeune chef opérateur est là pour cela: «Je vous enverrai le DVD, ça vous fera un souvenir.» Sacrée attention quand même! Le cigare est allumé, moteur!
Bilan Que pensez-vous des économistes?
Jean-Luc Godard Les économistes? Il faut les fusiller. L’économie, oui cela m’intéresse. Adolescent, j’ai lu Marx, Ricardo et Althusser, le premier surtout pour ses qualités littéraires. En général, les économistes n’écrivent pas bien. Ils ne vont pas sur le terrain, comme je continue à le faire. Il y a un parallèle à faire avec l’industrie du cinéma, surtout Hollywood, et l’économie. Pour moi, la vraie économie comme le vrai cinéma, ce n’est pas ce qu’on voit aujourd’hui. Je préfère les ethnologues, les anthropologues.


