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Crédit photo:Alban Kakulya/Pixsil |
BanqueID Quantique invente le secret bancaire inviolableDéveloppée par l'Université de Genève, la cryptographie quantique utilise les propriétés de la lumière pour protéger les données sensibles, y compris contre les progrès futurs de l'informatique. Les banques suisses sont en phase de test. |
Par Fabrice Delaye - Bilan No.24 - 27.01.2010
Dieu ne joue peut-être pas aux dés, selon le mot fameux d'Albert Einstein. Mais il semble apprécier le poker. Le caractère aléatoire de la mécanique quantique, que critiquait le célèbre physicien, a en effet amené la start-up genevoise ID Quantique à développer un petit circuit électronique qui produit, à partir de l'émission de particules lumineuses (les photons), des séries de chiffres parfaitement imprévisibles.
Un circuit qui est utilisé par un grand nombre de sites de jeux en ligne pour tirer les cartes au hasard mieux que la main d'un croupier.La jeune entreprise entend aussi appliquer ces principes de la mécanique quantique à la sécurité informatique. Cela, pour garantir par exemple pendant des décennies la protection de données sensibles, comme les fichiers des banques.La protection du secret bancaire est aujourd'hui autant menacée par l'informatisation des données que par les attaques politiques.
Dans les années 1980, les données contenues dans un ordinateur de UBS à Lausanne se sont retrouvées entre les mains des douanes françaises. Aujourd'hui, les fichiers de la Banque HSBCtransmis par un informaticien au fisc français ont demandé quelques mois pour être déchiffrés. Cette sécurité n'a apparemment pas suffi.«Dès l'instant où vous disposez de temps pour mener les calculs, aucune clé de chiffrement ne peut donner la garantie qu'elle ne sera pas brisée un jour», explique Grégoire Ribordy, cofondateur et directeur d'ID Quantique.
Dans le cadre d'une collaboration internationale, une équipe de l'EPFL vient d'ailleurs de percer après deux ans et demi d'effort une clé de 768 bits (à 232 chiffres) réputée inviolable.Pour y parvenir, la cryptographie utilise aujourd'hui un mécanisme d'échange de clés. Les 0 et les 1 du message à sécuriser sont transformés par les grands nombres générés par un logiciel dit de clé publique.
Pour les déchiffrer, il faut utiliser une clé privée qui va ressortir le message en texte clair de son nuage de chiffres. Le talon d'Achille de cette technologie tient au fait que ces clés doivent être communiquées. Aussi, elles peuvent être interceptées ni vu ni connu.Un pirate qui s'emparerait d'une telle clé devra néanmoins essayer chaque combinaison de nombres pour la déchiffrer et accéder ensuite aux données.
Ce qui nécessitera beaucoup de temps, même avec un ordinateur puissant. Mais, comme l'ajoute Grégoire Ribordy: «Ce qui est difficile aujourd'hui ne le sera pas forcément dans dix ans avec la montée en puissance des ordinateurs. Or, pour certaines informations comme les données bancaires vous cherchez à garantir la confidentialité à long terme.»
L'information dans une bulle de savonLe professeur Nicolas Gisin,directeur du groupe de physique appliquée de l'Université de Genève, a donc eu l'idée d'appliquer à la sécurité informatique non pas la complexité des mathématiques mais les lois d'airain de la physique. Les photons, qui portent l'information dans les réseaux, sont en effet comme des bulles de savon. On ne peut pas les toucher ni même les observer sans les modifier. Cela signifie que le piratage d'une information codée transportée par un photon peut être immédiatement révélé. Une fois le piratage identifié, le système n'a qu'à se reconfigurer automatiquement pour poursuivre la transmission avec une nouvelle protection ou avertir que celle-ci a fait l'objet d'une tentative d'écoute.
Pour parvenir à ce niveau de sécurité, Nicolas Gisin, puis ID Quantique, qui commercialise ses recherches, ont développé des dispositifs d'émission et de réception de photons fiables aujourd'hui sur une distance de 100 kilomètres pour les modules commerciaux et de 250 kilomètres en laboratoire. Dans le cadre du programme SwissQuantum, le CERN, l'Université et l'Ecole d'ingénieurs de Genève testent depuis près d'une année cette technique dans le cadre du réseau télécoms avec des données réelles. Cette expérience devrait conduire à la certification de cette technologie. Un argument commercial indispensable sur le marché de la sécurité.
De nouvelles applications
Grâce aux ventes de ses générateurs de nombres aléatoires et à des dispositifs de cryptographie classique, ID Quantique, qui emploie 15 personnes à Carouge, est rentable depuis trois ans. Mais si l'entreprise n'a que deux concurrents (Smart Quantumen France et Magic Technologiesaux Etats-Unis) dans le secteur émergent de cryptographie quantique, elle doit batailler contre les entreprises installées sur le marché de la cryptographie classique. A l'instar de Crypto en Suisse, ce genre de sociétés verrouille des marchés qui restent très nationaux à cause de l'influence des commandes militaires.
Les besoins spécifiques des banques suisses, en termes de sécurité informatique, ont cependant ouvert à la start-up genevoise ce marché. Plusieurs établissements helvétiques testent actuellement les nouveaux dispositifs d'ID Quantique, car ils sont particulièrement sensibles à la question de la durée de protection des données. Vis-à -vis de ce marché, Grégoire Ribordy envisage aussi des applications pour protéger non seulement la transmission des données - inévitable à cause des nécessités de sauvegarde - mais aussi leurs stockages. Les pirates de tout poil vont se heurter dans les années à venir à un secret bancaire garanti par les lois de la lumière.
2000 ans de cryptographie
La méthode est utilisée depuis l'Antiquité, mais c'est l'informatique qui l'a fait passer dans le secteur civil.
55 avant Jésus Christ 
Jules César utilisait une méthode de chiffrement consistant à remplacer à distance fixe une lettre par une autre plus loin dans l'alphabet.
1977 
Trois chercheurs du MIT publient la première clé publique privée (RSA) qui permet à la cryptographie de s'appliquer à la carte bancaire et à l'Internet.
2007
La cryptographie quantique est utilisée pour la première fois pour sécuriser un vote à Genève.
La recherche s'intéresse à la création de réseaux quantiques pour garantir la vie privée des internautes.
La cryptographie quantique est actuellement commercialisée uniquement pour des applications sensibles à cause de son coût mais aussi en raison de limites de distance. Au-delà d'un certain éloignement, le bruit de fond dans la fibre optique peut perturber les photons porteurs d'information. Nicolas Gisin envisage alors la possibilité de créer des réseaux quantiques avec des répétiteurs à distance régulière et en se servant d'une propriété quantique particulière des photons: l'intrication.
Ses recherches ont démontré qu'il est possible de produire deux photons jumeaux, puis de les séparer. Ensuite, toute modification sur l'un de ces photons aura un effet parfaitement similaire sur l'autre sans qu'aucun lien physique apparent ne les relie. L'information est ainsi littéralement téléportée. Dans le futur, de tels réseaux de photons intriqués pourraient ainsi transporter de l'information sans risque d'être interceptés.
Des principes voisins de la mécanique quantique ouvrent aussi la possibilité pour les internautes d'accéder à une base de données sans laisser la moindre trace. On sait que tout ce qui est produit aujourd'hui sur le Web est stocké et communiqué, au moins sous forme agrégée, par exemple aux publicitaires.
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