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Eric Syz: «Un dollar à 50 centimes, à terme c’est possible»

15 Septembre 2011
Par Myret Zaki La baisse du dollar peut inciter des entreprises à réimplanter leur production aux Etats-Unis, selon l’associé de Syz & Co. Les clients de la banque n’ont que 8% d’exposition au billet vert.
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Finance

Eric Syz a les nerfs bien accrochés. C’est évident, le banquier issu d’une famille d’entrepreneurs zurichois, qui a cofondé en 1996 la banque Syz & Co à Genève, n’en est pas à sa première crise. Ce vétéran de la gestion d’actifs, qui a fait ses débuts en 1981 à Wall Street avant de rejoindre Lombard Odier en 1984, en a vu d’autres, et sait garder la tête sur les épaules. Certes, les clients posent des questions. Certes, la volatilité des dernières semaines avait de quoi perturber le sommeil de plus d’un banquier. Mais l’associé de la banque Syz & Co, qui gère 25 milliards de francs d’avoirs de clientèle, ramène les choses à leur juste proportion: «Les marchés sont globaux, donc très interdépendants. L’inquiétude part d’un marché, et se répand aux autres. Par exemple, les marchés américains donnent un signal négatif, puis l’Europe réagit, ensuite Hongkong, puis l’Australie, etc., ce qui amplifie la volatilité.» Mais le monde de l’investissement n’est pas mort pour autant, nous rassure-t-il. «Une chose est certaine: le monde ne va pas s’arrêter de tourner et on va continuer à manger et à boire.» Cette crise n’est-elle pas plus grave que les autres? «Pas si l’on a bien tiré les leçons de 2008». Cette fois-ci, les professionnels ont pris la baisse de la note des Etats-Unis avec une relative sérénité, estime Eric Syz. «En 2008, le monde avait été surpris par la faillite de Lehman Brothers, par l’ampleur de l’effet de levier et du réseau tentaculaire de contreparties de cette banque, et l’effet domino avait été sous-estimé. En 2011, les marchés croient moins aux annonces faites par les gouvernements. En Europe surtout, mais aussi aux Etats-Unis.»

Travailler plus, dépenser moins
Les marchés sanctionnent les excès de dépenses et les systèmes sociaux insoutenables des Etats, «qui ont menti depuis cinquante ans en faisant des promesses qu’ils ne pouvaient tenir», selon Eric Syz. Les investisseurs s’éveillent à cette réalité: les Etats ne peuvent pas financer les programmes sociaux. Aux Etats-Unis, Medicare et Medicaid ne sont pas soutenables, en plus de la dette héritée des guerres d’Irak et d’Afghanistan, note le banquier. Mais il note que la baisse des marchés a eu un effet positif: elle a forcé les Etats à agir et à trouver de vraies solutions à long terme. «En 2008, c’était le système interbancaire qu’il fallait sauver, car il représentait un danger direct pour chaque épargnant. Aujourd’hui, il existe un problème de fond en Europe et aux Etats-Unis. Le monde occidental doit affronter la dure réalité et travailler plus tout en dépensant moins. Pour rembourser les dettes, il doit accepter une diminution, espérons-le temporaire, du niveau de vie.» S’agissant des perspectives que réserve à la banque Syz & Co un tel environnement, l’associé se montre très confiant: «Nous sommes des asset managers, notre métier a toujours été de protéger les avoirs. Nous avons 80% de clientèle déclarée et institutionnelle et sommes beaucoup moins touchés par les attaques contre la gestion transfrontalière. Si nous avions uniquement vécu du secret bancaire ces vingt dernières années et que le client nous demandait de protéger ses actifs et de les faire fructifier, nous serions moins bien armés pour offrir cela.» Dans le contexte monétaire actuel, beaucoup de clients ont perdu de l’argent sur leurs placements américains et européens, en raison de l’effet de change, une fois les rendements convertis en francs suisses. «Notre exposition au dollar est de 8%, précise Eric Syz. Même ce qui est placé en hedge funds est protégé.» Il estime à 10% l’exposition des portefeuilles à l’euro. Eric Syz n’a pas été surpris par la baisse du dollar. «Cela fait dix ans que je suis baissier sur le dollar. Il valait 4,50 francs en 1970.» Le billet vert va poursuivre son affaiblissement: «D’une part, c’est une dévaluation compétitive et d’autre part, ils réduisent ainsi la valeur réelle de leur dette extérieure.  Donc, 1 dollar à 50 centimes suisses est à terme tout à fait  possible. Mais avant d’y arriver, on pourrait bien assister à un rebond».

«Les états font faillite»
En effet, l’évolution du dollar est calquée sur le cycle de vie des Etats-Unis, explique Eric Syz. Une grande puissance a initialement une monnaie forte car sa croissance interne est forte et ses produits s’imposent d’eux-mêmes par leur qualité ou leur image. Lorsqu’elle atteint son apogée économique, elle arrive à un plateau, et doit trouver d’autres moyens de continuer à croître. La dévaluation compétitive en est une, et elle passe par l’impression de monnaie. Cette stratégie reflète le déclin des avantages compétitifs et de la demande interne du pays. «Qui achète, aujourd’hui, des produits américains? Auparavant, on achetait des voitures, des frigos, des chewing-gums américains. Cette période est révolue.» Mais est-ce la fin de l’histoire? Eric Syz ne le pense pas et conçoit une possible réindustrialisation des Etats-Unis liée à la baisse des coûts de production. «Ainsi, Caterpillar rapatrie une partie de sa production aux Etats-Unis. Les Américains commencent même à exporter des produits alimentaires vers la Chine. La dépréciation ne se fera pas donc pas en ligne droite.» Entre-temps, Eric Syz n’exclut pas que les Etats-Unis fassent défaut: «Les Etats font faillite. Ce fut le cas de la France, de la Russie, de l’Argentine. Pourquoi pas les Etats-Unis?»

Et si l’Amérique avait la capacité de manipuler le marché de sa dette, ne pourrait-elle pas faire durer cette situation de défaut déguisé indéfiniment? Pour Eric Syz, la hausse des bons du Trésor quelques heures après la dégradation de la dette américaine par S & P le 5 août n’est pas un signe de manipulation. «Cela peut très bien s’expliquer par le short covering des hedge funds.» Autrement dit, les intermédiaires financiers, qui avaient vendu à découvert (short selling) les bons du Trésor américain et qui s’attendaient à cette nouvelle, les auraient rachetés au lendemain de la décision de S&P, entraînant la hausse de leurs cours. «Manipuler un marché aussi profond que celui de la dette américaine, c’est impossible. Les banques centrales n’arrivent pas à soutenir leur monnaie, si les forces du marché sont contre elles, simplement en achetant leurs devises. Elles doivent recourir à d’autre moyens, comme l’a bien montré récemment la BNS.» De toute façon, souligne Eric Syz, les banques centrales ont toujours acheté des devises pour soutenir leur valeur. Ce type d’intervention est commun et fait partie du jeu. Au demeurant, il est convaincu que la Fed cherche avant tout à injecter des liquidités dans le système de crédit en vue de forcer les banques à prêter à l’économie. «C’est la raison d’être d’une banque centrale, même s’il faut reconnaître que cela n’a pas fonctionné pour relancer la croissance.» Quant à l’or, qui renoue avec ses records de plus de 1800 dollars l’once, «il pourrait s’apprécier jusqu’à 2500 pour des raisons psychologiques». Cela dit, n’allez pas faire dire à Eric Syz que l’or est un véritable refuge contre l’inflation. «Il n’y a pas de preuve empirique que l’or protège contre l’inflation. Il est un refuge purement psychologique. Il monte sur la base de la peur. Et si le monde pense qu’il est une protection contre l’inflation, il le sera pour des raisons purement de perception. Mais il y a eu plusieurs périodes où l’inflation était forte et où l’or ne suivait pas. Si les taux d’intérêt couvrent l’inflation et si l’on a confiance dans l’économie, il n’y a pas de raison d’acheter de l’or, qui ne rapporte aucun revenu». Fondamentalement, l’or restera fort tant que les taux réels aux Etats-Unis resteront négatifs.

Hedge funds: gare aux fausses promesses

Dans un tel environnement, les clients demandent à leur banque de protéger au mieux leur capital. «C’est notre but: protéger et faire fructifier le patrimoine des clients. Les portefeuilles de nos clients ont perdu entre 3% et 4% cette année, ce qui est naturellement décevant, mais reste une performance bien meilleure que celle des marchés. Comme nous ne gagnons pas de commission de performance si le résultat est négatif, nous avons une forte incitation à faire gagner de l’argent aux clients».  Syz & Co jouit d’un excédent de fonds propres. Avec 3,5 milliards d’avoirs gérés sous forme de hedge funds sur 25 milliards d’actifs totaux, la banque est nettement moins orientée sur la gestion alternative qu’à ses débuts. Aujourd’hui,  la banque privée traditionnelle, la gestion institutionnelle et les fonds de placement représentent de loin la plus grande partie de l’activité. Eric Syz croit cependant toujours à la gestion alternative, mais il met en garde contre les fausses promesses. « Ces dernières années, on a souvent vendu les hedge funds comme un produit magique qui ne peut jamais perdre de l’argent, mais, comme tous les investissements, ils ont leurs avantages mais aussi leurs limites».  Face aux mandats classiques aussi, il constate un désamour. «Les clients ne sont plus prêts à subir des baisses importantes sans réaction. Il faut offrir une gestion réactive, avec un pilote aux commandes».

A l’heure où des consolidations s’annoncent dans le secteur de la banque et de la gestion indépendante en Suisse, Syz & Co recherche des cibles de rachat. «Beaucoup nous ont proposé de nous acheter, mais nous sommes plutôt consolidateurs que consolidés». Et l’associé de Syz & Co a déjà préparé la relève à la tête de la banque. Ses deux fils de 26 et 29 ans, dont l’aîné travaille dans le secteur financier, sont potentiellement destinés à y faire carrière. En tout cas, les deux ont l’ambition de rejoindre un jour leur père. Celui-ci leur a-t-il appris la science la plus difficile, celle qui consiste à «générer de l’alpha »? Peut-être bien, si l’on en croit son mot de conclusion : «Au final, en quoi consiste notre métier? En trois mots: la discipline, la discipline, la discipline. Il ne s’agit pas de trouver le prochain Microsoft. Il s’agit d’éviter le futur Enron ».

 

Biographie

Managing Partner, Banque Syz & Co

Né en 1957, Eric Syz débute sa carrière financière en 1981 à Wall Street avant de rejoindre en 1984 Lombard Odier & Cie à Genève, pour se consacrer à la gestion institutionnelle, aux fusions & acquisitions, à la conception et la promotion des produits du groupe et à l’analyse de «hedge funds», catégorie de fonds qu’il connaît parfaitement depuis les années 80. Actionnaire fondateur de Banque Syz & Co et membre du comité de direction, Eric Syz assume la responsabilité de directeur général. Au sein du groupe, il est notamment responsable des fonds multi-managers, des bureaux de Zurich, de Vienne, de Londres, ainsi que de celui de Hongkong.

Crédit photos: Alban Kakulya

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