
Le monde suisse du parfum, qui représente plus de 2 milliards de francs de chiffre d’affaires annuel, est-il coupable de cartel ou non? Fin octobre, la Commission de la concurrence (Comco) épinglait les fabricants, importateurs et fournisseurs de produits de cosmétique et de parfumerie (ASCOPA). Selon l’enquête, ils s’étaient concertés depuis 2002 sur les prix, les chiffres d’affaires, les budgets publicitaires et les stratégies de marketing. L’ASCOPA réunit 40 fabricants, qui représentent plus de 180 marques, dont Chanel, Yves Saint Laurent, Estée Lauder, Clarins, L’Oréal ou encore Dior. L’enquête avait clairement conclu à une entente cartellaire, qui aurait joué en défaveur du consommateur. A l’origine, une autodénonciation par Procter & Gamble en 2008. Selon nos sources, la multinationale aurait agi sur les conseils de ses avocats, espérant ainsi échapper à une nouvelle condamnation, alors qu’elle venait de verser une amende de 345 millions d’euros suite à l’affaire du cartel des lessives en France.
Petits arrangements entre amis
«L’ASCOPA n’est absolument pas coupable, répond son président, l’homme d’affaires Henri-Jack Dutertre. Il n’y avait pas d’entente. Sinon, on nous aurait condamnés. Comment voulez-vous qu’il y ait une entente sur les prix entre un parfum Dior et un Chanel?» Il est vrai que l’autorité bernoise n’a pas réussi à établir l’existence d’accords explicites sur les prix. Patrik Ducrey, directeur suppléant de la Comco, observe tout au plus que «les prix des parfums des grandes maisons en Suisse ont augmenté légèrement plus que l’indice des prix à la consommation». «Lorsque j’étais distributeur pour le groupe Shiseido, réagit encore Henri-Jack Dutertre, les maisons mères nous imposaient les prix, et les marges étaient bloquées.» Si l’on en croit la Comco, les stratégies de vente auraient toutefois clairement fait l’objet de petits arrangements entre amis, les marques concentrant leurs budgets publicitaires là où leurs concurrents leur ont indiqué qu’ils seraient moins présents. «Tant mieux pour les parfumeurs de niche, réagit Marc-Antoine Corticchiato, créateur de Parfum d’Empire à Paris. Si ces pratiques ont réellement lieu chez les grands parfumeurs, nous nous en démarquons positivement.» Il observe que le marché devient de plus en plus difficile pour les petites marques de créateurs, qui n’ont pas la même force de marketing et qui utilisent des matières nobles dont les vertus olfactives se déploient sur la durée, là où les marques grand format misent souvent sur les notes de tête, celles qui accrochent le consommateur dès les premières secondes. «La pression commerciale est forte pour céder aux modes, pour sortir très souvent de nouveaux parfums. Mais je résiste à augmenter mes prix et préfère miser sur la qualité», se prévaut-il. Partout, la tendance est à reformuler les classiques. Au gré de mises aux normes réglementaires, les marques sont amenées à utiliser des ingrédients moins nobles et en profitent pour réduire leurs coûts ou privilégier des ingrédients meilleur marché sans répercuter cette baisse de qualité sur les prix de vente au consommateur final. «L’économie suisse a des tendances cartellaires, estime Mathieu Fleury, secrétaire général de la Fédération romande des consommateurs (FRC). Notre combat proéconomie, proconcurrence, est trop souvent combattu par les milieux économiques eux-mêmes, ce qui est à nos yeux un non-sens», relève-t-il. Son espoir: que les PME et les consommateurs finaux, tous deux victimes des cartels, forment une alliance sacrée, pour pousser Berne à agir plus fermement.
Crédit photo: Lionel Flusin








