
L’année 2011 s’est achevée sur de nombreuses questions ouvertes. Des tendances de fond historiques ont été amorcées ces derniers mois, mais on n’en mesure pas encore les contours. D’où les incertitudes extrêmement élevées en ce début d’année, qui désemparent stratèges et décideurs. La crise de la dette européenne est passée extrêmement près d’un éclatement de la zone euro, mais c’est un Euroland à la gouvernance renforcée qui émerge sous le leadership franco-allemand, isolant la Grande-Bretagne. La dette américaine explose dans l’indifférence générale, mais le barrage pourrait bientôt céder, avec des conséquences incalculables. Fukushima a remis en question le nucléaire, mais on peine à trouver un consensus quant aux énergies alternatives à privilégier; les Indignés ont déclaré la guerre à la haute finance, mais cette dernière résiste plus que jamais à toute réglementation; le Moyen-Orient a fait entendre ses revendications économiques et sociales, mais les religieux les plus radicaux se sont emparés du pouvoir (aidés, selon toute vraisemblance, par l’extérieur). Aperçu des principaux risques de 2012.
La victoire des Indignés
Sommes-nous aujourd’hui à un point de rupture historique, comme l’ont été les débuts de l’ère industrielle ou de la Révolution française? Editeur de la revue américaine n + 1, Marco Roth s’attache aux témoignages de laissés-pour-compte recueillis sur le blog Trumblr «99%» lancé dans le sillage du mouvement «Occupy Wall Street». «Il est possible que ces exclus soient considérés par les historiens de l’avenir comme les victimes de l’ère postindustrielle.» Des témoignages qui font écho aux récits des tisserands de la fin du XVIIIe siècle. Ces hommes qui avaient quitté leurs terres pour les manufactures de Manchester sont considérés aujourd’hui comme des victimes collatérales de l’industrialisation.
La fin du forfait fiscal
Coup de tonnerre en 2009. Le forfait fiscal est aboli dans le canton de Zurich lors d’un scrutin populaire. Depuis, des votations se succèdent dans toute la Suisse. Glaris et Thurgovie l’ont reconduit, mais Schaffhouse l’a supprimé. En novembre, Saint-Gall a voté un contre-projet qui durcit les conditions d’octroi. Et le Parti socialiste genevois a lancé cet automne une initiative visant à supprimer le forfait fiscal. Celle-ci pourrait bien aboutir, en regard à de précédents scrutins genevois.
Le pétrole à 150 dollars
Malgré le ralentissement de l’économie mondiale en 2011, le prix du pétrole est pour la première fois resté en moyenne annuelle au-dessus des 100 dollars. La raison principale? L’augmentation de 40% des ventes de voitures dans les pays émergents depuis 2008. Le risque maintenant est que l’or noir devienne un mur contre lequel bute systématiquement tout redémarrage de la croissance. On a vu ce qu’il est advenu en 2008 quand le prix du gallon d’essence a été multiplié par quatre aux Etats-Unis. Les Américains les plus précaires n’ont plus remboursé leurs crédits, préférant payer le plein nécessaire à leurs transports quotidiens. Des institutions aussi différentes que la banque canadienne CIBC ou l’Agence internationale de l’énergie le pronostiquent maintenant à 150 dollars. Pas plus. C’est en effet à ce prix que la croissance est freinée mais à ce prix aussi que les investissements dans toutes les énergies alternatives au pétrole redeviennent concurrentiels.
La libre circulation des personnes mise à mal
Sur les neuf premiers mois de 2011, plus de 50 000 personnes ont immigré en Suisse, soit quelque 12% de plus que la même période de l’année précédente. Malgré les retombées économiques positives de la libre circulation des personnes, des voix s’élèvent au sein de la gauche syndicale comme dans la droite nationaliste contre ce principe. En ligne de mire, le dumping salarial, les problèmes d’intégration et la crise du logement, tandis que les infrastructures peinent à suivre. Le gouvernement devra bientôt faire face à trois initiatives lancées par l’UDC, les démocrates suisses et l’association Ecologie et Population. Des textes qui menacent les accords avec l’Union européenne. En novembre dernier, la Commission de l’économie du Conseil des Etats a déjà appelé le Conseil fédéral à apporter des correctifs dès l’année prochaine.
La Chine, première puissance mondiale
«En 2012, nous enverrons une délégation dans les pays européens pour y rechercher des opportunités d’investissements», a déclaré Chen Deming, ministre du Commerce chinois, à la fin novembre. La Chine détiendrait déjà 1148 milliards de dollars en bons du Trésor américain et plus de 7% de la dette globale européenne. Le pays a mis la main sur les fleurons automobiles européens MG Rover et Volvo. Pour Tianning Ning Kernen, manager du fonds Chine chez Semper, «la croissance chinoise va encore ralentir, tandis que les problèmes sociaux vont se multiplier. La bulle immobilière existe certes, mais reste surtout une question liée aux ménages. L’engagement des banques reste limité.» Des embûches qui ne devraient pas compromettre la marche de la Chine vers la place de première économie mondiale. Les Etats-Unis creusent leur dette tandis que la Chine engrange des réserves, avec l’objectif de représenter 20% de la production mondiale en 2025, contre 12% aujourd’hui. Cela correspondrait à son poids dans la démographie de la planète, mais aussi à la situation du Royaume-Uni en 1870 ou des Etats-Unis en 1970, au sommet de leur puissance impériale, souligne l’hebdomadaire français Le Point.
Electricité: la guerre des religions
La Suisse veut remplacer 40% de son approvisionnement électrique nucléaire d’ici à 2034. En réalité, les échéances sont proches avec la fin des contrats avec la France et l’apparition d’inquiétudes sur l’hydroélectrique. Le changement climatique accentue les déficits en eau dans les barrages. Privilégiés dans les discours, le solaire et l’éolien n’ont plus trop le défaut de leurs coûts, reste l’irrégularité de la production. Dans ces conditions, le gaz reviendrait au premier plan pour la transition puis le back-up. Problème: le gaz émet du CO2. Cela pourrait être compensé, y compris en Suisse. Pourquoi ne pas se servir des droits d’émission en CO2 de futures centrales à gaz pour alimenter la caisse de la RPC (le tarif de rachat de l’électricité verte) vidée pour le solaire? Mais pour cela, il faudra dépasser le risque le plus immédiat: la guerre de religion entre filières.
Turbulences au Moyen-Orient
Le Moyen-Orient restera plus que jamais la poudrière du monde, les Etats-Unis cherchant à maintenir leur influence dans cette région où ils ne sont plus les seuls maîtres. Les tensions iront grandissantes entre Washington et les puissances régionales non alignées sur les intérêts américains et soutenues discrètement par la Russie et la Chine, à savoir l’Iran (devenu premier exportateur de pétrole au sein de l’OPEP) et la Syrie. Israël considère comme des menaces Téhéran, qui semble bel et bien développer l’arme nucléaire, et la Syrie de Bachar Al Assad, qui soutient le Hezbollah libanais. A la frontière ouest d’Israël, Washington a dès lors veillé à maintenir l’Egypte sous contrôle, favorisant la montée d’islamistes radicaux (salafistes), financés par son allié, Riyad, qui seront toujours moins dangereux qu’un dirigeant nationaliste de type Chavez ou Poutine.
Etats-Unis, le risque de défaut
Le 23 novembre dernier, la «supercommission» du Congrès chargée de réduire le déficit américain n’a pas réussi à s’entendre sur des économies (quasi insignifiantes) de 150 milliards de dollars par an sur les dix prochaines années. Le blocage est complet, pour cause d’année électorale, du moins jusqu’aux présidentielles de novembre 2012. Pendant ce temps, le pays n’arrive pas à réduire, même de 10%, l’augmentation annuelle de la dette fédérale. Conséquence: toutes les grandes agences de notation, à commencer par la chinoise Dagong, abaisseront encore la note des Etats-Unis. Cela causera, à terme, une hausse potentiellement drastique des taux d’intérêt américains. Or le pays ne pourrait supporter longtemps une charge d’intérêts plus élevée, si les taux à 10 ans devaient ne serait-ce que se normaliser autour des 3,5%, sans parler des conséquences d’une hausse à 5 ou 7%. Le défaut serait très vite au rendez-vous, le pays ne parvenant plus à payer ses intérêts. Aujourd’hui déjà, le risque existe de voir les détenteurs de bons du Trésor réaliser qu’ils sont trop faiblement rémunérés (2% avant inflation) pour un risque disproportionné de dévaluation massive de ces titres. Pour l’heure, le défaut est évité uniquement grâce aux achats massifs de bons du Trésor par la Réserve fédérale, principale détentrice de ces titres devant la Chine. Certes, la Fed peut encore longtemps imprimer des dollars pour acheter la dette du Trésor. Mais si elle retarde ainsi la cessation de paiements, c’est au prix… d’un défaut par dévaluation du dollar, inévitable sur la décennie à venir.
La France sans triple A
Nicolas Sarkozy a défini le terrain sur lequel se jouera l’élection présidentielle française du printemps prochain: le maintien du triple A et son pendant politique, l’adoption de la «règle d’or», soit l’inscription dans la constitution d’un frein à l’endettement. Garantie de la discipline budgétaire, elle va s’imposer début 2012 en tant que principal marqueur des différences politiques entre la droite et la gauche. Devant être adoptée selon Nicolas Sarkozy «soit avant l’élection présidentielle soit juste après», la règle d’or transmute la pression des marchés sur le triple A de la France en symbole de responsabilité politique. Le leader de l’opposition François Hollande a compris le piège. Il rappelle avec justesse que la règle d’or et son cortège de mesures restrictives font aussi peser un risque sur la croissance et donc sur les perspectives de remboursement de la dette. Ses amis ajoutent que la dette a augmenté de 500 milliards sous l’ère Sarkozy. Mais, pour avoir la majorité, François Hollande a aussi hérité d’autres amis plus encombrants: ceux qui avaient rejeté le référendum européen de 2005 et entonnent maintenant La Marseillaise souverainiste contre une règle d’or imposée par Berlin. Nicolas Sarkozy le sait. Il va transformer l’élection présidentielle en référendum sur le maintien ou non de la France dans la zone euro. La perte du triple A d’ici à l’élection risquant de lui couper l’herbe sous le pied, il fera tout pour l’éviter. S’il n’y parvient pas, le résultat de l’élection sera secondaire. François Hollande sera forcé à une cure d’austérité à la Zapatero ou Sarkozy à une comparable à celle de Mario Monti.
Zone euro: vers un non-éclatement
Malgré l’extrême tapage médiatique annonçant la fin de l’Euroland et imaginant déjà l’après-euro, la zone euro prouvera qu’elle peut survivre en 2012. En effet, il est dans l’intérêt évident de l’Allemagne de maintenir à flot ses marchés d’exportation que sont les 16 autres membres, et de ne pas permettre un démantèlement qui aboutirait à la sortie de l’euro d’un ou plusieurs pays. Car si tel était le cas, l’euro allemand s’apprécierait exagérément face aux monnaies périphériques et perdrait rapidement de sa compétitivité, tandis que les monnaies locales pourraient subir un désaveu qui mènerait à leur dépréciation sur le mode zimbabwéen au point qu’il faille, au final… adopter l’euro. Les scénarios d’une Europe à deux vitesses s’avéreront largement irréalistes. La zone euro restera donc unie, se dirigeant inexorablement vers une structure fédérale. Contrôle centralisé des budgets, fiscalité commune et Ministère européen des finances jalonneront l’intégration. Ce ministère rendra des comptes au Parlement européen, mais sera en pratique largement tributaire de la volonté du principal créancier de la zone, l’Allemagne. Une fois la règle d’or budgétaire standardisée pour les 17 pays et le nouveau traité finalisé, l’Allemagne donnera vraisemblablement son feu vert à l’émission de bons du Trésor européens, qui créeront un marché des capitaux liquide et homogène pour la dette «fédérale» de la zone. Dans un tel cas de figure, l’euro émergera de la crise comme l’une des monnaies de référence aux côtés du dollar et du yuan chinois.
Crédits photos: AARON TAM/AFP, Caro/Waechter, Justin Lane/Keystone, Dr








