Entamé le 14 septembre, le procès du trader Kweku Adoboli aura duré neuf semaines. Neuf semaines à l’issue desquelles le «Kerviel anglais» a été reconnu coupable de fraude, et condamné le 20 novembre à sept ans de prison. UBS n’a toutefois pas pu se cacher derrière un verdict qui, en apparence, lavait la banque de toute responsabilité et de toute implication dans les malversations de son employé. L’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers a montré du doigt d’importantes lacunes de contrôle. Et l’autorité de régulation britannique a condamné la banque à verser une amende de 44,2 millions de francs.
En effet, pendant ces neuf semaines de procès, UBS n’a pas été épargnée par la longue et parfois technique énumération des agissements de ses équipes de traders. Après un mois d’audience, seule une poignée de journalistes étaient encore présents pour faire état des débats, et notamment du témoignage capital de l’accusé. La procureur Sasha Watts a bien rappelé à l’accusé de 32 ans que «pas un seul témoin venu à la barre ne nous a dit qu’il savait ce que vous faisiez, tous les témoins ont nié réaliser des opérations frauduleuses». Les centaines de pages de courriels, d’échanges à travers les messageries instantanées et de SMS des employés d’UBS ont néanmoins exposé le maintien, et même l’encouragement, d’une culture du risque et, indirectement, de l’illégalité par certains de ses responsables.
Si aucun d’entre eux et aucun de leurs subordonnés n’en a parlé ou ne l’a avoué à la barre, c’est, comme l’a explicitement dit Kweku Adoboli, parce que «nombre de personnes avec qui j’ai été en contact m’ont dit: «Nous aimerions bien t’aider mais nous ne pouvons pas!» Les employés et les anciens employés d’UBS possèdent dans leur contrat une clause qui leur interdit d’avoir des litiges avec la banque et les autres personnes qui travaillent dans l’industrie ont peur! Personne n’accepte de témoigner contre la machine.» Se retournant vers les onze employés et avocats de la banque assis derrière lui, qui ont aidé la procureur dans sa préparation du procès puis tout au long de celui-ci, échangeant de nombreux messages écrits avec elle pendant les audiences, il interpelle alors les jurés: «Regardez la taille de cette immense machine! Regardez ces gens qui se sont déplacés, qui ne pensent qu’à une chose: faire de moi un coupable!»
La tirade était sans doute préparée, mais elle n’en est pas moins très plausible au regard des innombrables pertes de mémoire avancées par les témoins (supérieurs, collègues de la même unité, traders et employés en charge de la supervision du risque) lorsque des échanges écrits les impliquant étaient exposés par les avocats de la défense ou lorsque ceux-ci leur demandaient de se remémorer une discussion compromettante avec l’accusé.
Une pression quotidienne
Un seul élément a été admis par tous: l’ambiance de travail oppressante chez UBS au cours de ces années 2009-2011. Après deux années de pertes historiques suite à la crise des subprimes, Oswald Grübel arrive en février 2009 à sa tête. L’ancien responsable de Credit Suisse entend bien propulser la banque vers les sommets. Scène totalement surréaliste: afin de rendre concrète l’ambiance dans les bureaux, les avocats de la défense diffusent un discours du grand patron destiné aux employés d’UBS. Sur quelques notes de piano, sa voix grave aux sonorités alémaniques assure que «tant que nous ne serons pas devenus LA banque, nous ne nous reposerons pas». Les deux écrans de télévision s’allument ensuite et montrent un film institutionnel destiné aux clients de la banque: des employés s’arrêtent de manger, de dormir et de jouer avec leur famille pour se replonger dans leurs calculs et leur étude des marchés boursiers, avec en slogan: «Nous ne nous reposerons pas», sous-entendu tant que vous, nos clients, ne serez pas satisfaits.
«Avec cette culture du «nous ne nous reposerons pas», on a tous pensé que cette institution, après avoir été si proche de l’échec, montrait la nécessité d’être plus innovante, de prendre plus de risques, a indiqué Kweku Adoboli. Nous devions donc contribuer encore plus au succès de la banque.» L’arrivée courant 2010 de nombreux cadres dirigeants venus de Deutsche Bank accentue cette tendance. «Il y a eu un changement culturel à l’arrivée de ces traders expérimentés qui avaient gagné un, deux ou trois milliards de dollars, assure l’accusé. (Pour eux), nous ne gagnions du coup plus assez, on ne prenait pas assez de risques.» Réputé pour son refus de prendre de gros risques, il est l’objet de la risée de tous: sa caricature sous la forme d’un nounours est placée sur l’intranet de l’ensemble des traders du groupe par son collègue et responsable direct John Hughes. Pression, toujours plus de pression.
Ses propos et ceux de sa défense n’ont pas été réfutés par Ron Greenidge, l’un de ses supérieurs directs, licencié après les faits. «La nature même de la banque est devenue plus agressive, lui rappela Charles Sherrard, l’avocat du trader. Le mantra venu d’en haut était chiffre d’affaires, chiffre d’affaires, chiffre d’affaires!» Pour faire plus de profits, les traders devaient donc «placer de plus grosses opérations avec de plus grands risques».
«Je surveille tes opérations, quand vas-tu les doubler?»
Lorsque, en juin 2011, Kweku Adoboli annonce par e-mail à son supérieur basé aux Etats-Unis qu’il a doublé les 100 millions de dollars de positions quotidiennes autorisés mais que cela lui a permis de réaliser 6 millions de dollars de profit dans la journée, John DiBacco lui répond dans un premier courriel: «Merci de l’info… bravo.» Trente secondes plus tard, il lui renvoie un autre courriel, auquel un autre de ses supérieurs est cette fois-ci placé en copie: «Quand tes positions dépassent 100 millions de dollars et plus encore 200 millions, je dois être au courant avant, pas après.»
Kweku Adoboli bondit. «Il m’a juste envoyé ce second message en plaçant mon autre supérieur en copie pour se couvrir parce que pour la première et seule fois j’avais été assez bête pour mettre noir sur blanc le niveau de mes positions. Mais lorsque j’avais réalisé un gain équivalent en avril puis un autre encore plus tard en juin, personne ne m’a rien dit! (...) A ces moments-là, aucun de mes responsables et aucun des responsables du risque n’est venu me voir pour me dire: «Ce n’est pas bien Kweku, arrête, c’est malhonnête.» Et ce, alors qu’ils savaient que les profits que je réalisais étaient bien supérieurs à ce que je pouvais faire en restant à l’intérieur des limites officielles du risque» établies par John DiBacco à son arrivée à la tête des opérations de trading au printemps 2011. Celui-ci fut d’ailleurs renvoyé d’UBS en janvier 2012, accusé de ne pas avoir agi lorsqu’il apprit que son subordonné avait réalisé des faux en écriture et n’avait pas respecté les limites de position.
Un autre des supérieurs de Kweku Adoboli venu de Deutsche Bank, Yassine Bouhaha, fut également renvoyé quelques jours après la révélation de la perte. «Lors d’une rencontre, il m’a dit: je surveille tes opérations, quand vas-tu les doubler?», se souvient le jeune Londonien. Avant de lui dire: «Poussez vos limites. Vous ne saurez pas si vous les avez atteintes tant que vous n’aurez pas reçu une tape sur les doigts.» Visiblement, gagner 7 millions de livres dans une journée ne signifiait pas atteindre ses limites.
La pertinence de la gestion du personnel d’UBS est encore mise en question lorsque le trader explique que son supérieur direct, démissionnaire en 2007, «n’avait pas été remplacé pour une raison de coûts et parce que John (son collègue) et moi n’étions pas chers. (...) Sauf que nous avions, à nous deux, vingt mois d’expérience en tant que traders.» Une erreur qui coûtera cher à la banque puisque ce n’est qu’à partir de 2008, sans superviseur réel, que Kweku Adoboli mettra en place ses pratiques illégales.
Le dépassement des risques
L’accusé a justifié sa décision de créer un compte caché par la généralisation de ce type de pratique. A plusieurs reprises, il assure que «les autres traders du plateau avaient chacun leur procédé (...) destiné à dépasser les risques autorisés». S’il cite un de ses collègues surnommé Le Fantôme pour sa capacité à cacher des opérations, un autre qui a admis avoir reporté illégalement la fermeture de position pendant plusieurs jours, aucune trace écrite ne confirme l’idée d’une généralisation des illégalités. Sans évacuer néanmoins le sentiment que tel était sans doute le cas.
D’autant que les traders et leurs responsables n’étaient pas les seuls concernés par les irrégularités. Les échanges écrits de Kweku Adoboli avec les employés en charge de la surveillance du risque de son unité montrent que ces derniers connaissaient sa pratique de création de fausses positions destinées à couvrir le risque des vraies positions gardées sur le long terme. «S’ils m’ont demandé de repousser la date de réalisation de la vente, c’est qu’ils savaient que c’était un faux, car il est impossible de faire cela de manière unilatérale: il faut d’abord appeler votre client pour savoir s’il accepte!», rappelle le trader.
La procureur, et derrière elle UBS, a réfuté «ses allégations sans preuve (de l’accusé) comme si UBS était remplie de traders fous comme lui. Dire que la banque savait ou approuvait ce que M. Adoboli faisait est une suggestion fantastique. Sa défense est, en effet, ridicule.» Elle estime que les deux courriels envoyés par la banque à ses employés au moment de l’affaire Kerviel pour demander aux responsables de mieux surveiller les comportements de leurs traders prouvent son refus de l’illégalité, sa volonté d’être en règle. Kweku Adoboli y perçoit au contraire son hypocrisie. «La banque voulait juste cocher une case. Elle sort un papier en disant que ce sont les règles à suivre alors qu’en réalité la culture sur le terrain est bien différente. (...) En dehors d’envoyer ce courriel, rien n’a été fait, aucune des recommandations indiquées dans la lettre n’a été prise en compte. Ni développer le département du risque, ni faire appel à celui-ci lorsqu’un trader réalisait des gains trop élevés, ni nous apprendre que l’on chuterait si l’on suivait les recommandations de nos supérieurs de prendre plus de risques, etc.»
Pour achever son argumentation, le trader cite les scandales dans lesquels UBS a été traînée pour n’avoir pas respecté ses règles internes ou les règles des régulateurs financiers: l’affaire du Libor au Royaume-Uni, les subprimes et l’évasion fiscale aux Etats-Unis. Les actions frauduleuses de ses traders semblent n’en être qu’un de plus.
Crédits photos: 2011 Bloomberg/Getty, Neil Hall/Reuters, Facundo Arrizabalaga/Keystone


