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Ces Romands qui se lancent dans le livre numérique



Par Jean-Philippe Buchs ,Collaboration Chantal Mathez, le 13 avril 2011

Ils s’appellent Stephen Leather et Amanda Hocking. Le premier (un Anglais) a écoulé environ 150 000 exemplaires, la seconde (une Américaine), plus d’un million en quelques mois. Particularité: tous deux ont vendu leurs ouvrages (des polars et des nouvelles) par le biais de Kindle Store, la plate-forme de téléchargement d’e-books créée par la société américaine Amazon. La révolution du livre numérique commence à bouleverser toute la structure de la branche (auteur, éditeur, distributeur, libraire, lecteur). Alors que les géants du digital (Google, Apple, Amazon) se livrent une bataille acharnée tout en menant un combat contre les grandes maisons d’édition et sur le terrain judiciaire, le Parlement helvétique a adopté, lors de sa session de mars, une loi sur le prix unique du livre qui ne concerne étonnamment pas les e-books. Or, ce nouveau marché enregistrera une forte croissance au cours des prochaines années. Les acteurs romands du livre en sont pleinement conscients. Ils commencent à se lancer dans l’aventure numérique. Tour d’horizon de certains d’entre eux.

1 Un éditeur qui signe avec Google

Jean Richard a fait le pas. Il a signé un accord avec Google. «Des collaborateurs de cette société ont organisé le transport depuis Lausanne pour prendre possession de notre fonds, qui compte environ 300 livres, pour le numériser afin de pouvoir le mettre en ligne sur http://books.google.com», raconte le directeur des Editions d’En Bas. Sur ce site, le lecteur trouve une note relative à l’auteur, le sommaire et un aperçu du contenu des ouvrages, dont le volume qui est en lecture libre représente 20% du nombre de pages totales.

Pour acquérir une publication sous forme papier, l’internaute peut se diriger vers des liens commerciaux. Si les Editions d’En Bas ont accepté la proposition de la société américaine, c’est parce qu’elle offre un moteur de recherche permettant de retrouver rapidement ses livres. «Grâce à Google, des ouvrages d’auteurs helvétiques sont référencés sur Internet. C’est une promotion extraordinaire», se réjouit Jean Richard. Et d’ajouter: «L’accord que j’ai conclu nous permet de faire découvrir nos publications tout en protégeant leur contenu. Les coûts de cette opération sont entièrement financés par le géant du digital, mais nous n’avons pas droit aux fichiers numérisés.»

Les Editions d’En Bas n’ont pas l’intention de commercialiser sa production littéraire sous forme numérique avec Google. En revanche, elles collaborent avec la société OZWE (lire chapitre 4) qui met en vente des livres-applications sur l’App Store d’Apple. Dans un avenir proche, l’éditeur lausannois envisage aussi de commercialiser des ouvrages sous des formats différents sur d’autres plate-formes.

2 Un distributeur qui crée sa plate-forme

Contrôlé majoritairement par le groupe français Lagardère, l’Office du livre de Fribourg (OLF) assure la distribution (stockage, expédition, etc.) des ouvrages en Suisse romande pour le compte de quelque 350 fournisseurs. Depuis 2010, cette entreprise, qui réalise un chiffre d’affaires de 100 millions de francs avec 165 collaborateurs, propose un catalogue de 60 000 titres téléchargeables sur www.e-readers.ch: 20 000 en français comme en anglais et en allemand. Rares sont toutefois les ouvrages édités par des maisons romandes. L’offre francophone provient essentiellement de Gallimard, La Martinière et L’Harmattan. Elle sera prochainement complétée par Hachette et Flammarion.

Le site www.e-readers.ch a été créé et financé par l’OLF. Il est à disposition des librairies. Mais seules les enseignes Payot, Fnac et La Fontaine en profitent pour proposer des e-books à leur clientèle. «Nous avons mis notre solution à leur disposition afin qu’elles puissent économiser des coûts de développement et disposer d’un canal de vente supplémentaire», explique Patrice Fehlmann, directeur de l’OLF. A chaque libraire de faire, en revanche, sa promotion sur son propre site internet. «Le nombre d’ouvrages écoulés est très modeste, environ une centaine par mois pour les livres en langue française», indique Patrice Fehlmann.

La singularité de www.e-readers.ch tient à ce qu’une partie du prix de vente du livre est reversée à une librairie choisie par le consommateur. L’objectif est non seulement de rétribuer cet intermédiaire mais aussi de maintenir le lien entre ce dernier et le lecteur.

3 Un libraire qui vend des liseuses et des e-books

Payot, le premier libraire de Suisse romande, s’est lancé simultanément, à la mi-février, dans la vente de livres numériques, la commercialisation de liseuses et d’applications spécifiques à ces dernières. S’il est encore trop tôt pour dresser un bilan, Pascal Vandenberghe, directeur général, se dit néanmoins «surpris en bien» par l’accueil réservé par la clientèle.

Dans les prochaines semaines, Payot améliorera encore ses prestations. D’abord, il proposera, dès la mi-avril, l’achat et le paiement en liquide de livres numériques dans tous ses points de vente. «Pour le consommateur, l’avantage est double. Il n’a plus besoin de laisser ses coordonnées bancaires sur Internet et pourra bénéficier des compétences et conseils de nos libraires», souligne Pascal Vandenberghe. Ensuite, Payot proposera d’acheter des livres en cliquant sur son smartphone (iPhone et Android) grâce à un site spécialement conçu pour ce type de téléphone mobile. Enfin, il négocie actuellement avec plusieurs éditeurs (notamment Interforum/Editis) afin d’agrandir son catalogue. L’objectif est d’améliorer la quantité et la qualité de l’offre. Même s’il participe à www.e-readers.ch, Payot n’exclut pas d’élargir ses sources d’approvisionnement. «En tant que premier libraire romand, nous ne devons pas nous en remettre à un distributeur mais proposer à notre clientèle un choix d’ouvrages le plus large possible», insiste Pascal Vandenberghe.

4 Les aventures de deux start-up

A 24 ans, Patrick Gonzalez a créé NexLibris alors qu’il terminait sa formation d’ingénieur au sein de la Haute Ecole du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève. Puis il s’est rapidement associé à un autre étudiant, Besarb Zeqiraj, pour développer cette société active dans le livre numérique. D’ici à la fin juin, NexLibris proposera une première activité: disponible sur l’App Store d’Apple, une application permettra de télécharger gratuitement quelque 30 000 ouvrages. Le catalogue a été élaboré sur la base du projet «Gutenberg», dont l’idée est de mettre à disposition du public la version numérisée de livres tombés dans le domaine public.

Dans une seconde phase, NexLibris espère convaincre les éditeurs romands de vendre leurs titres numériques sur sa plate-forme en ligne. Des discussions sont en cours avec plusieurs d’entre eux. L’objectif de cette start-up, couronnée par le Prix Genilem Entrepreneur en 2009, est d’aller au-delà du simple catalogue pour offrir aux lecteurs un contenu enrichi du livre au travers de diverses applications. Par exemple en leur permettant de partager leurs commentaires sur les réseaux sociaux, de dialoguer en ligne, de visualiser une vidéo ou d’obtenir des liens Internet. «L’aspect communautaire est notre valeur ajoutée», affirme Patrick Gonzalez. Ce dernier compte financer NexLibris par la publicité et la perception d’une commission sur les ventes de livres mis en ligne par les éditeurs.

A Lausanne, Frédéric Kaplan (collaborateur scientifique à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, auteur de plusieurs ouvrages) a réussi à convaincre plusieurs maisons d’édition romandes (Bernard Campiche, Editions d’En Bas, Slatkine, PPUR, La Joie de Lire) de se regrouper pour diffuser leurs ouvrages dans un format dénommé Bookapp et mis en œuvre par sa start-up OZWE et Bread and Butter (graphique et design). Les adaptations des publications, dont le prix est fixé par les maisons d’édition, sont téléchargeables sur l’App Store d’Apple. «Nous aidons les éditeurs à passer d’un stade angoissé à un stade où ils peuvent reprendre leur situation en main», lance Frédéric Kaplan.

Le travail d’OZWE consiste à convertir la production papier au digital et à donner de la valeur ajoutée aux livres numérisés: écrire ses commentaires personnels et les partager avec autrui, mise en lien de mots avec le moteur de recherche Google et avec l’encyclopédie Wikipédia. Pour l’instant, les ventes sont modestes. Le catalogue compte environ 200 ouvrages. L’objectif est d’atteindre la barre des 1000 à la fin de cette année. Certains, comme des titres de la collection Le Savoir Suisse, se vendent bien à l’étranger. «J’imagine qu’ils sont achetés par des expatriés qui ne les trouvent évidemment pas sur les rayons de la librairie la plus proche», souligne Frédéric Kaplan. Ce dernier offre aussi aux éditeurs et aux auteurs des solutions pour qu’ils puissent composer des bookapps de façon autonome. «Notre objectif est d’aider les différents acteurs à réinventer leur savoir-faire dans l’ère digitale.»

A l’avenir, sa société OZWE compte également aider l’Université de Lausanne et l’EPFL à créer des applications numériques ambitieuses pour diffuser leurs savoirs et leurs publications ainsi que pour favoriser une communication interactive entre les professeurs et les étudiants et vers l’extérieur du monde académique.

 

 

 

 

 

 

 

 

Migration

 

«Les éditeurs devront justifier leurs activités» Consultant auprès du cabinet français IDATE, Marc Leiba a publié une étude consacrée à l’évolution du marché de l’e-book jusqu’en 2014.

Bilan Le livre électronique détrônera-t-il le livre imprimé?
Marc Leiba Non. Si tous les genres littéraires, du roman aux ouvrages pratiques, ont entamé à des degrés divers une migration numérique, l’e-book ne détrônera pas le livre imprimé. D’une part, le lectorat est très attaché à l’objet livre car il présente une valeur patrimoniale et qu’on peut le revendre, l’offrir ou encore le prêter (ce qui est impossible ou très difficile avec l’e-book). D’autre part, le livre numérique nécessite un équipement adéquat (la lecture sur ordinateur, bien que majoritaire, n’est pas très ergonomique) et est souvent plus cher que la version livre de poche. Néanmoins, certaines catégories de livres sont appelées à basculer plus vite et plus radicalement. Je pense à la littérature sentimentale, vite consommée, aux ouvrages scientifiques et techniques pour la capacité à effectuer des recherches dans le corps du texte et pour l’aspect pratique de pouvoir consulter sur un fichier des ouvrages très volumineux au format papier ainsi que les ouvrages pratiques, probablement enrichis de séquences vidéo pour un enseignement plus efficace des techniques.

B Quel est l’enjeu économique pour les éditeurs?
ML L’enjeu est de concilier une offre livre papier et une offre livre numérique. Les éditeurs doivent nécessairement proposer une offre attractive, dont le premier critère pour les consommateurs est le prix de vente. Pour cela, ils doivent jouer le jeu et répercuter les baisses de coût induites par le passage au numérique tout en revalorisant les droits des auteurs. Ce dernier point implique d’ailleurs un fastidieux travail de renégociation des contrats.

B Quels sont les défis que doivent relever les éditeurs?
ML Ces derniers ne se saborderont pas comme les majors de la musique, mais devront de plus en plus justifier leurs activités pour ne pas perdre des recettes. Les éditeurs ont devant eux plusieurs défis de taille. D’abord, pour éviter de connaître une crise industrielle comparable à celle des majors du disque ou des éditeurs de presse, il leur faut développer une offre attractive en termes de contenus disponibles (numériser le fond de catalogue et toutes les nouveautés), de prix de vente et de liberté d’usage. Sur ce dernier point, supprimer purement et simplement les DRM leur éviterait d’encourager le développement du piratage. Ensuite, leur avenir passe par le développement du livre enrichi, c’est-à-dire proposer aux lecteurs de livres et aux non-lecteurs des produits hybrides mêlant texte, image, son, liens, bonus. Enfin, pour conserver la confiance des auteurs, les éditeurs doivent asseoir leurs compétences lors du processus de création et de promotion des œuvres. Sinon, les auteurs connus seront tentés de négocier directement avec les plates-formes de vente comme avec celle d’Amazon. Et les peu connus se tourneront vers les services d’autoédition, au risque de se noyer dans la masse. En d’autres termes, les éditeurs sont contraints de se montrer indispensables dans la chaîne de production d’un ouvrage.

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